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Recruteurs, arrêtons la langue de bois !
Par : Nicolas Galita
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« Autonome et rigoureux, doté d’un fort esprit d’équipe, vous savez gérez les priorités et êtes reconnu(e) pour votre sens du relationnel. »

Vous n’avez a priori jamais lu cette phrase puisque je l’ai extraite d’une annonce prise au hasard. Et pourtant, il y a fort à parier qu’elle vous semble très familière. C’est parce qu’une étrange maladie a frappé le monde du recrutement : la langue de bois.

Le recrutement a une maladie

Commençons par identifier précisément ce qu’est la langue de bois. Voici une définition du dictionnaire :

« Façon de s’exprimer en utilisant des stéréotypes et des formules figées. »

Il est donc question d’utiliser des termes vagues et des tournures de langages creuses qui viennent couvrir la réalité (volontairement ou non). Contrairement à la confusion la plus courante, la langue de bois n’est donc en aucun cas à confondre avec la politesse ou la formalité : il s’agit de choses totalement et fondamentalement distinctes. Nous y reviendrons.

Pourquoi en faisons-nous ?

Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi les recruteurs utilisaient si massivement la langue de bois. Néanmoins, quelques pistes de réflexion.

Premièrement, il nous faut remarquer que personne n’utilise la langue de bois dans sa vie de tous les jours. Personne ne va voir sa boulangère en lui disant :

« Actuellement à la recherche d’une structure panée, je vous propose une opportunité de transaction qui pourrait vous intéresser. »

Boulanger souriant - recrutement et langue de bois

Plus étrange encore, personne ne va vraiment voir un candidat dans le monde physique en lui disant exactement cette phrase :

« Autonome et rigoureux, doté d’un fort esprit d’équipe, vous savez gérez les priorités et êtes reconnu(e) pour votre sens du relationnel. »

Ce serait trop mécanique, trop vague et probablement risible. On s’adresse pourtant à la même personne, dans le même but. Alors, comment se déclenche le mécanisme langue de bois ? Il semblerait que son apparition soit la conjonction de deux facteurs : ne pas faire physiquement face à son interlocuteur et se trouver dans un exercice de style normé (l’annonce, le message d’approche, le mail de refus, etc).

Manifestement, le fait d’écrire face à un écran d’ordinateur a pour fâcheuse conséquence de donner une sensation de distance et de déshumanisation qui permet à la langue de bois d’émerger. Tout d’un coup un poste passionnant, divers et riche peut devenir une banale « opportunité susceptible de vous intéresser » et une entreprise pleine de singularités devenir un fade « actuellement leader de notre secteur et en forte croissance ».

Deuxièmement, on remarque que la langue de bois sévit principalement dans des situations où le recruteur n’a pas foncièrement envie d’écrire (je connais très peu de personnes enthousiasmées à l’idée de rédiger une annonce d’emploi).

Petite fille ennuyée - recrutement et langue de bois

Or, la langue de bois a ceci de formidable qu’elle permet justement de ne pas écrire. On prend des formules figées (et surtout déjà écrites) comme « opportunité susceptible de vous intéresser », « votre profil correspond à », « à l’écoute du marché », on les met dans une boîte, on secoue bien fort et on obtient :

« Monsieur Dupont, j’ai une opportunité susceptible de vous intéresser. En effet votre profil correspond tout à fait à nos besoins actuels. Si vous êtes à l’écoute du marché, merci de me rappeler ».

Formidable, n’est-ce pas ? Plus besoin d’écrire ! Ni même de réfléchir : la phrase se construit toute seule. Oui mais l’inconvénient c’est que si vous ne l’écrivez pas, elle n’est pas écrite. La phrase donne l’impression d’avoir un sens mais n’en a aucun. Si on y regarde de plus près, on ne sait pas ce que veut dire ici « une opportunité », on ne sait pas en quoi le profil correspond et on ne sait pas non plus à quoi il correspond. Un robot aurait pu écrire cette phrase et on aurait pu l’envoyer à quasiment tout le monde tellement elle est creuse.

Troisièmement, j’ai souvent observé une confusion tragique entre langue de bois et politesse (ou formalité). La première réaction quand j’aborde le sujet de la langue de bois est souvent : oui mais on a pas le choix, il faut être poli (ou formel).

Fille tenant un panneau svp - recrutement et langue de bois

Rassurez-vous, tout le monde ici est d’accord sur le fait qu’il faille être poli. Cependant, j’insiste, il n’y a pas de lien entre la politesse et la langue de bois (si ce n’est que les formules de langue de bois sont effectivement déjà écrites poliment, afin de pouvoir être réutilisées). Démonstration.

Si demain vous étiez chargé d’interviewer Bill Clinton (physiquement, et non pas par mail ou téléphone), il est peu probable que vous l’abordiez grand sourire en lui disant :

« Monsieur le président, actuellement en admiration pour les opportunités que vous avez créées lors de votre mandat, je vous contacte afin de vous dire que votre profil correspond aux besoins éditoriaux de notre journal. »

Vous n’auriez pas l’air poli. Au mieux vous auriez l’air ennuyeux, au pire vous passeriez pour fou. Il n’y a donc aucun lien entre les formules de politesse et les formules de langue de bois (même si effectivement dans les deux cas il s’agit de formules toutes faites). La langue de bois est reconnaissable car elle obscurcit le message et les intentions derrière des mots vagues. La politesse n’est pas vague, elle est simplement normée. Quand je dis « monsieur le président » c’est une formule de politesse mais ce n’est pas une formulation vague (c’est même extrêmement précis).

On peut donc être hautement poli et ne pas faire de langue de bois. On pourrait par exemple dire à Bill Clinton :

« Monsieur le président, j’ai particulièrement apprécié votre action en faveur des familles durant votre mandat. Notamment la loi sur les congés parentaux. Or, je suis en train de rédiger un article retraçant l’historique des politiques familiales à travers le monde. Je vous saurais gré de m’y aider. »

Ce message n’est pas moins poli que le précédent. Et il n’est pas creux non plus : on nomme expressément les choses au lieu de les camoufler derrière des formules vagues.

En quoi est-ce un problème ?

Comment vous sentez-vous quand vous recevez une lettre de motivation qui contient la phrase suivante :

« Dynamique et motivé, je suis prêt à mettre mon goût pour le travail d’équipe à votre disposition. »

Facepalm devant un ordinateur - recrutement et langue de bois

Probablement passablement découragé et sans enthousiasme car vous avez vu écrit cette phrase des centaines de fois. Elle ne veut absolument rien dire (qu’essaye-t-on de dire quand on écrit motivé sur une lettre de motivation ?) car la couche de langue de bois a permis au candidat de ne pas écrire, de ne pas réfléchir.

Et bien figurez-vous que c’est réciproque ! Si vous écrivez une annonce en langue de bois vous induisez une relation totalement déshumanisée. Puisque vous n’avez visiblement fait aucun effort de rédaction, pourquoi le candidat en ferait-il lui-même le moindre ? Vous introduisez déjà le fruit dans le ver en dégradant la qualité de la relation.

D’ailleurs, la seule raison pour laquelle les candidats continuent de lire ces annonces c’est que le rapport de force actuel du marché de l’emploi est très fortement en leur défaveur. Sinon, ils feraient comme vous avec leurs lettres de motivation en langue de bois : ils arrêteraient tout simplement de les lire.

Finalement, on a souvent les candidatures que l’annonce mérite. Si vous copiez-collez des formules figées vous ne pouvez pas vous étonner que les candidats en face, fassent de même. On ne peut pas exiger que les autres nous répondent sans langue de bois quand on l’a soi même utilisée en premier.

Sans compter que cette mauvaise habitude a des répercussions immédiatement palpables sur le sourcing. Autant vous aurez quand même des candidatures en écrivant des annonces en langue de bois, autant vos résultats d’approche directe seront catastrophiques si vous écrivez vos messages d’approche en langue de bois. Personne ne se sent valorisé à être approché par un robot.

Pire encore, sur les réseaux sociaux se développe une allergie drastique à la langue de bois. Si les internautes tolèrent encore la langue de bois sur les sites institutionnels, ils la refusent de plus en plus sur les réseaux sociaux. Pour une raison simple : la langue de bois est par nature asociale. Il est très difficile d’engager une conversation avec quelqu’un qui vous assène des mots creux.

Au final, une machine pourrait sans aucun souci écrire la plupart des annonces d’emploi et messages d’approches que j’ai pu voir. Paradoxe saisissant, quand on observe la levée de boucliers que l’on suscite à chaque fois que l’on annonce que les robots remplaceront les recruteurs.

Comment arrêter ?

Alors comment arrêter de s’exprimer comme un robot ? Il suffit de se rappeler que l’on s’adresse à des personnes ! La manière la plus simple de vérifier que votre phrase n’est pas écrite en langue de bois c’est de vous imaginer en train de la dire à votre interlocuteur pendant un cocktail de réseautage.

Conversation business - recrutement et langue de bois

Tout l’enjeu étant d’écrire des choses concrètes, qui ont un sens. Et de lever le brouillard introduit par la langue de bois. Si, en approchant des profils sur les réseaux sociaux, vous leur dites « opportunité » quand vous cherchez des ingénieurs commerciaux comme quand vous cherchez des bouchers, vous voyez bien que le mot perd tout sens.

Une autre astuce pour s’éviter de faire de la langue de bois est d’écrire les phrases dans le bon sens : sujet, verbe, complément. Et de commencer par le sujet (de préférence un « je » ou un « nous » selon le contexte) plutôt que par un adverbe ou un adjectif suivi d’une virgule.

Ainsi, au lieu d’écrire « Actuellement à la recherche d’un talent, je vous contacte pour… », il est plus naturel et humain d’écrire simplement : « Je recherche un talent et c’est pour cette raison que je vous contacte ». La première formulation n’est pas incorrecte, ni même porteuse structurellement de langue de bois mais elle joue souvent le rôle de déclencheur mental de langue de bois. Très peu de gens commencent spontanément leurs phrases par des adjectifs ou des adverbes donc la plupart du temps cette manière de vous exprimer vous vient à l’esprit parce que vous commencez à utiliser des formules qui ne sont pas de vous. Commencez par faire des phrases courtes et simples. L’essentiel étant que ce soient vos phrases à vous. Faire des longues phrases favorise souvent la langue de bois car on se perd dans le sens de ce que l’on écrit et l’on ne voit plus que ce qu’on écrit n’en a plus.

À chaque fois que vous vous apprêtez à utiliser une formule toute faite, essayez de la reformuler.

Main écrivant sur un carnet - recrutement et langue de bois

Si vous avez du mal c’est probablement que vous êtes en train de répéter une formule et non pas de l’écrire. Et la différence est fondamentale. Au final, ne pas faire de langue de bois est extrêmement simple : il suffit d’écrire et non pas de répéter. 

Conclusion

En définitive, la langue de bois est avant tout une problématique de paresse intellectuelle. Ce n’est pas un crime : personne ne saute au plafond à l’idée d’écrire une annonce d’emploi ou une lettre de motivation. Toutefois, si on cède à cette paresse on ne peut plus demander aux autres de ne pas en faire autant. Et au final tout le monde se tire un peu vers le bas.

Pour se désintoxiquer de la langue de bois, il « suffit » d’écrire. Vraiment. Ce n’est pas quelque chose de facile et il est toujours plus tentant de prendre le raccourci de la langue de bois. Mais le problème c’est qu’il n’est pas sûr que ce raccourci mène où que ce soit.

 

 

Crédits photos Shutterstock : Médecin et patient, Boulanger souriant, Petite fille ennuyée, Fille tenant un panneau svp, Facepalm devant un ordinateur, Conversation business, Main écrivant sur un carnet

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Nicolas Galita

Ancien collaborateur de #rmstouch, Nicolas a rejoint Link Humans France en 2015.

8 commentaires

  • Elsa Perchet says:

    Bonjour,

    Merci pour cette prise de conscience efficace et salutaire, je me suis malheureusement beaucoup reconnue dans vos exemples… mais j’ai dorénavant beaucoup à réfléchir sur comment améliorer cette approche candidats !

    Au plaisir de lire un prochain article.

  • Caroline Vincelet says:

    Très bon sujet, et capital pour la marque employeur.
    Une des raisons de cette langue de bois n’est-elle pas aussi, hélas, la peur des directions quant à la diffusion d’informations précises sur les postes/environnements de travail/stratégies commerciales de l’entreprise? A l’égard des clients et des concurrents notamment.
    Une question pourrait donc être : comment être cohérent dans son image (ou « ses » images) tout en donnant cette image au candidat (mais aussi aux autres parties prenantes, finalement!) de façon simple, directe, précise (et sans langue de bois).

    • Bonne question Caroline :D,

      Possible, mais c’est une peur infondée. On peut parler sans donner de précisions ET sans langue de bois. Dans la vie de tous les jours on sait parler de manière générale tout en ne faisant pas de langue de bois. Faire des phrases dans un sens naturel (sujet, verbe, complément) par exemple ça ne donne pas plus de précision mais ça permet déjà de moins parler comme une machine.

      Pour répondre à la question : il suffit d’écrire ^^. Et pas de copier-coller. C’est souvent une question de paresse et de mimétisme plus que tout le reste.

  • Ségolène Finet says:

    Ah oui, c’est tellement vrai! D’ailleurs quand nous avons re-écrit de manière beaucoup plus directe et humoristique nos annonces, notamment pour des stagiaires, nous avons eu des résultats bien supérieurs, non pas en quantité, mais en qualité des candidats – et ils nous ont dit que le texte de l’annonce était pour beaucoup dans la décision de postuler: Par exemple, voir ici une annonce récente «Talentsoft cherche un mouton à 5 pattes (et pas toutes dans le même sabot) pour un stage marketing & commercial » : http://stage.frenchweb.fr/stage/assistante-marketing-commercial-hf/

    • Merci Ségolène pour ce témoignage instructif :D,

      C’est exactement ce que je pense en effet : le non-flux est souvent aussi important, voire plus, que le flux. Le but n’est donc pas d’augmenter le flux de candidature mais bien d’en augmenter la qualité !

      Pas mal cette annonce ! Merci pour le partage.

  • Emma says:

    Pour faire suite de façon humoristique à « une machine pourrait sans aucun souci écrire la plupart des annonces d’emploi et messages d’approches que j’ai pu voir ».
    Cela m’a fait penser aux générateurs de lettres de motivation, d’excuses et autres (www.g-langue-de-bois.fr par exemple)… je n’ai pas trouvé pour les offres d’emploi mais il n’est effectivement pas utile de l’inventer, les humains s’en chargent très bien.

  • Wahiba says:

    Bonjour,

    Merci pour cet article ! Combien de fois j’ai voulu dire aux personnes en charge des recrutements que les candidats sont des personnes… Et combien de fois j’ai eu envie de leur dire « mais attends, c’est une question, ça ? ».
    J’ai d’ailleurs partagé votre article sur LinkedIn.

    Bonne continuation.

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