On le répète et l’annonce depuis des années. A un tel point que c’en est presque devenu un sujet marronnier.

« Les cabinets de recrutement vont disparaître »

Fille avec un rhume

Telle est la rengaine la plus facile et la plus répandue quand on cherche à parler d’avenir dans le recrutement. A chaque fois qu’un nouvel outil sort, on dit qu’il va tuer les cabinets de recrutement. D’ailleurs, à la fin des années quatre-vingt-dix, lorsque les jobboards sont arrivés, on disait exactement la même chose. Les cabinets étaient voués à une mort inévitable. Or, il se trouve que ces cabinets dont on prédisait la perte se sont payé le luxe d’enterrer des dizaines de startups qui ont tenté de lancer des jobboards.

Alors quel est leur secret ? Les cabinets de recrutement vont-ils pouvoir réitérer ce tour de passe-passe ?

L’innovation de rupture

Revenons un instant sur le concept d’innovation de rupture. C’est-à-dire une innovation si radicale qu’elle détruit le marché qui lui pré-existait (les jobboards sont par exemple une innovation de rupture vis-à-vis des annonces papier). La dynamique de ce type d’innovation est prévisible et connue.

Reprenons l’exemple de l’industrie du nettoyage, que nous avions déjà eu l’occasion d’aborder avec vous. Quand l’aspirateur (innovation de rupture) a fait irruption dans la France de l’après-guerre, vous aviez deux configurations stratégiques possibles.

Pub aspirateur non sexiste

Soit vous vendiez des balais, soit vous vendiez des prestations de nettoyage. L’outil versus le service.

Dans une telle période, si vous vendez des balais votre sort est purement et simplement scellé. Votre activité va mourir inexorablement (en tout cas sous sa présente forme). La seule option qui vous reste est alors de profiter de vos savoirs-faire actuels pour devenir vous-même un vendeur d’aspirateur. C’est ainsi que Samsung s’est mis à faire des smartphones quand l’iPhone est arrivé. Pendant que Blackberry continuait à vendre des balais jusqu’à la tombe. L’outil tue l’outil.

En revanche, si vous vendez des prestations de nettoyage, votre raison d’être n’est pas directement remise en cause.  Du moment que vous adoptez suffisamment tôt la technologie, vos risques sont minimes. Que vous nettoyiez avec un balai ou un aspirateur votre proposition de valeur reste la même. Vos clients ne font, a priori, pas appel à vous parce qu’ils ne savent pas balayer. Ils vous appellent car ils n’en ont pas le temps.

Ce qui signifie que tant que vous maîtrisez l’outil de manière plus efficiente qu’une personne lambda, votre valeur ajoutée demeure. L’outil ne tue pas systématiquement le service correspondant.

L’impact d’une innovation de rupture sur un marché

Quel rapport avec le recrutement ? C’est simple. Revenons sur une prédiction dont nous savons désormais qu’elle ne s’est pas réalisé (c’est toujours plus facile de prédire le passé).

« Les jobboards vont tuer les cabinets de recrutement »

Or, que s’est-il vraiment passé ? Et bien on retrouve trait pour trait les mécanismes en jeu dans le cas de l’arrivée de l’aspirateur. Les acteurs qui fournissaient des annonces papier ont vu ce marché disparaître presque totalement. L’outil a tué l’outil.

En revanche, les cabinets de recrutement ne sont pas morts : ils ont simplement et calmement adopté les jobboards. C’est aussi simple que ça. Ils n’ont pas disparu. Enfin, si : ceux qui ont refusé la transition ont pour la plupart disparu. Mais globalement l’outil n’a pas systématiquement tué son service. L’outil a tué l’outil.

L’innovation de rupture menace évidemment le prestataire de services. Mais la parade est simple : adopter soi-même le nouvel outil, monter en gamme et proposer un service amélioré. Le seul bémol  étant que l’analyse ne se vaut qu’à condition qu’il demeure une friction et/ou une barrière à l’entrée.

En effet, le jour où il suffira d’appuyer sur un bouton pour qu’une maison se nettoie toute seule, en moins d’une seconde, à un prix marginal, alors ce sera effectivement la fin des entreprises de nettoyage.

La valeur ajoutée d’un cabinet de recrutement

Finalement, quelle est la valeur ajoutée d’un cabinet de recrutement ? Principalement le temps, rien d’autre. Peu importe qu’un cabinet utilise la toute dernière technologie ou non. Tant qu’il est plus rapide que vous. Et même, au-delà de la vitesse, tant qu’il vous permet de vous recentrer sur ce que vous savez faire le mieux.

Le temps valeur ajoutée du cabinet de recrutement

Conformément à la théorie des avantages comparatifs (discutable selon les cas), il peut être judicieux voire indispensable de ne se focaliser que sur son coeur de métier et de déléguer tout le reste.

À cet égard peu importe donc que les nouveaux outils permettent de recruter plus facilement. Après tout, ce que fait un cabinet est déjà extrêmement simple (ce qui ne veut pas dire que c’est facile). La complexité n’est pas l’enjeu. La plupart des clients pourraient très bien faire ce que font leurs cabinets. Néanmoins, ils prendraient probablement plus de temps et ne bénéficieraient pas des économies d’échelle et de mutualisation. Le temps investi aurait pu être investi ailleurs.

Et si vous pensez encore qu’il est acquis que les nouveaux outils vont tuer tous les cabinets de recrutement, voici un exemple pour finir de vous convaincre.

Vous avez tous à votre disposition bien plus de moyens qu’un détective privé n’en avait en 1949. Tout ce qu’il faisait, vous pouvez désormais le faire bien plus rapidement, à un coût marginal. Ne serait-ce que parce que Facebook existe, vous avez des possibilités incomparablement supérieures aux siennes. Et pourtant…les détectives privés ont-il aujourd’hui disparu ?

Sherlock Holmes

Non. Car ils ont gardé leur avance sur vous. Vous avez plus de facultés qu’un détective privé de 1949, certes. Mais lui avait plus de possibilités qu’un de ses contemporains lambda. Tout comme un détective privé de 2014 dispose de plus de moyens que vous.

Les cabinets n’ont donc pas vocation à disparaître lors de l’avènement des nouveaux outils de recrutement. En tout cas pas mécaniquement. À condition de savoir conserver et pousser leur avantage.

Qui survivra ?

Alors évidemment, certains cabinets vont bel et bien disparaître. Pour commencer, tous ceux qui refuseront de s’adapter aux bouleversements engendrés par les diverses innovations sont d’ores et déjà condamnés. Il en va de même pour ceux qui ne seront pas suffisamment pédagogues pour éduquer leur marché et démontrer qu’ils ont toujours de la valeur malgré l’effet d’optique.

Car, comme durant toute phase d’innovation de rupture, il va se passer un intervalle de temps durant lequel l’enthousiasme sera tel qu’il fera illusion, un temps. C’est-à-dire que beaucoup de clients vont acheter un aspirateur en se disant qu’ils pourront désormais faire le boulot de l’agence de nettoyage par eux-mêmes.

Pour certains la démarche sera concluante. Néanmoins, pour les raisons déjà exposées précédemment, une grande partie d’entre eux déchantera assez vite. Ils reviendront alors au système agence de nettoyage. Le problème étant que dans l’intervalle de temps, une partie des acteurs du marché aura le temps de mourir.

Leap of faith - mini

Ceci étant dit, il n’y a aucune fatalité. Les cabinets qui auront su rester en situation de veille permanente et adopter l’innovation (en distinguant avec discernement les vraies révolutions des gadgets) survivront sans peine. Idem pour ceux qui sont protégés par une marque ou un réseau suffisamment puissant.

Conclusion

Il va sans dire que le marché se recomposera. En revanche, rien ne scelle définitivement le destin des cabinets de recrutement. Leur disparition est un scénario possible, voire probable selon leur attitude, mais c’est tout sauf inéluctable. D’ailleurs, leur position n’est ni la moins confortable, ni la plus menacée. Celle des jobboards, par exemple, est un brin plus préoccupante. Car nous l’avons vu : l’outil tue l’outil. Et le jobboard est un outil.

Futures

Quoi qu’il arrive, ne vendons pas la peau des cabinets de recrutement avant de les avoir tué. Ils ont toutes les cartes en main. Encore faudra-t-il savoir les utiliser à bon escient. Ce qui est moins évident qu’il n’y paraît. BlackBerry, Nokia et Samsung aussi avaient toutes les cartes en main quand les smartphones ont déboulé. Et ils ont connu des destins, plus ou moins heureux, très différents.

 

 


Crédits photos :
Shutterstock/Flickr – 
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