On ne saurait aujourd’hui parler de l’avenir du recrutement sans évoquer la question du mobile et de son utilisation croissante dans la recherche d’emploi. Au cours des derniers mois, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de voir débattre cette question : les candidats sont-ils prêts pour le recrutement mobile ? Et force est de constater que tout le monde ne tombe pas d’accord sur ce point ! Chacun avance armé de chiffres imparables et de conclusions supposées l’être également. Mais généralement le débat tourne court car on sent bien que la question est un peu biaisée.

 

Le m-recrutement, c’est pour demain ?

Aujourd’hui, plus de 20 millions de Français sont des mobinautes et cette année les connexions à Internet via un mobile devraient dépasser celles via un ordinateur.

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Jean-Christophe Anna, passionné par ce sujet, n’a de cesse de faire partager ici chacune des évolutions du recrutement mobile en France. Aussi a-t-on pu découvrir depuis 2 ans environ tous les nouveaux usages et nouvelles applis dédiées à la recherche d’emploi et au recrutement depuis un smartphone.

Les sites emploi et intermédiaires de recrutement ont été les premiers à proposer de véritables applis mobile et à se concurrencer sur ce terrain. 30% des offres de Cadremploi sont aujourd’hui consultées depuis un smartphone. Les entreprises, elles, s’y mettent doucement et commencent généralement par proposer un site optimisé mobile (site mobile ou développé en responsive design a minima) plutôt qu’une application. Et parmi celles qui proposent un espace recrutement optimisé mobile (site ou appli) on ne trouve que Carrefour en France pour offrir aujourd’hui la possibilité de postuler directement via un smartphone, sans jamais devoir passer par un ordinateur.

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Les candidats, en majorité, prêts à postuler depuis leur mobile

Si pour Jean-Christophe Anna l’expérience candidat ultime passera désormais inéluctablement par le mobile, qu’en pensent aujourd’hui les premiers concernés, les candidats ?

Selon la dernière étude #OTaC de Potentialpark, institut de recherche suédois spécialisé dans le recrutement en ligne, la communication RH et l’expérience candidat, 35% des étudiants et jeunes diplômés interrogés en 2013 auraient déjà utilisé leur mobile pour chercher un job (contre 24% de déclarants en 2012). La tendance étant plutôt à une accélération du phénomène, on peut sans doute tabler sur 50% en 2014.

Tout récemment avait lieu également la remise des prix des Top Employers décernés par trendence, l’institut, qui désigne chaque année les entreprises les plus attractives auprès des étudiants en écoles de commerces et auprès des élèves ingénieurs en France. L’occasion pour trendence de présenter la 1ère édition de son « trendMonitor », une étude sur le comportement et les attentes des étudiants leur recherche d’emploi en ligne.

L’étude, qui brosse un tableau assez large des tendances du recrutement mobile et social, révèle notamment que 21% des étudiants et jeunes diplômés français interrogés aimeraient pouvoir postuler via une appli mobile recrutement. Environ 10% de ces mêmes étudiants utilisent déjà des applis recrutement, et environ 60% se voient utiliser une appli de recrutement dans le futur.

A en croire ces deux instituts qui font aujourd’hui autorité sur ces questions, les étudiants seraient donc bel et bien prêts à se lancer !

 

Mais beaucoup de réticences encore : le m-recrutement ce n’est pas bien sérieux !

Ce qui est vraiment intéressant, je trouve, c’est de tenter de comprendre pourquoi les 40% restants ne se voient pas utiliser une appli mobile pour candidater. Et voici les raisons avancées :

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Sur l’efficacité de la candidature, on ne peut qu’être d’accord à ce stade. On compte sur les doigts d’une main les entreprises permettant de mener une candidature de bout en bout depuis un smartphone. Et si la proposition de Carrefour de prendre son CV en photo pour l’envoyer facilite effectivement la vie du candidat qui postule, on voit bien qu’elle pose d’autres problèmes (saisie des champs du CV image pour en extraire les informations et alimenter l’ATS, impossibilité en l’état d’utiliser les data et de soumettre ces candidatures mobiles au même processus que les autres : analyse des CV automatisée, recherche par mots-clés par les moteurs, …). Argument légitime donc. La pratique la plus courante reste de consulter une offre depuis un mobile, de la sauvegarder dans son espace candidat ou de se l’envoyer par mail pour y répondre plus tard une fois revenu(e) devant un ordinateur.

L’argument n°2 est certainement celui qui m’interpelle le plus. 63% des répondants ne souhaitent pas utiliser une appli pour candidater car cette méthode ne serait pas « sérieuse ». Alors quoi ? Le mobile serait assez sérieux pour gérer ses comptes en banque, ses amis, ses rendez-vous privés et professionnels, ses mails de toute nature, et même pour trouver l’homme ou la femme de sa vie, mais il ne serait pas approprié pour envoyer un CV et répondre à une offre d’emploi ?

Et je ne peux m’empêcher de me demander quelle était la formulation des questions administrées. Histoire de mettre vraiment les pieds dans le plat : a-t-on posé une question ouverte aux étudiants interrogés ou leur a-t-on proposé de choisir entre plusieurs propositions ? Le problème avec les propositions à choix multiple ou les questions fermées c’est qu’on a les réponses dans la question ! … au risque donc d’influencer les réponses, de projeter sur les répondants ses propres réserves et son scepticisme. Je ne suspecte pas, je m’interroge seulement ! 😉

Est-ce que les candidats ne postulent pas depuis leur mobile parce que les entreprises y sont trop peu présentes encore et que ça n’inspire pas la confiance ? Et les entreprises, de leur côté, ne sont-elles pas frileuses à l’idée de se lancer devant un tel scepticisme et manque d’enthousiasme de la part des candidats ? C’est un peu le coup de l’oeuf et de la poule !

recrutement mobile : l'oeuf ou la poule

Mais comment plébisciter ce que l’on ne connaît pas ? Rappelez-vous, vous avez certainement eu dans votre entourage au début des années 2000 des proches ou collaborateurs qui disaient qu’ils n’auraient jamais de portable ou qu’ils n’investiraient jamais les réseaux sociaux. Et aujourd’hui ce sont parfois eux qui envahissent votre fil d’actu Facebook, qui vous envoient des MMS à tour de bras et qui sont super fiers de vous expliquer combien vous êtes has been avec votre iPhone « so 2013 », et à quel point Android c’est mieux qu’iOS !

Que s’est-il passé dans la tête de ces personnes pour qu’elles changent ainsi d’avis ? Elles se sont rendues compte qu’avec un smartphone on pouvait bien faire autre chose que de téléphoner ou de faire des jeux dans les transports en commun. Elles se sont rendues compte que cela rendait leur vie parfois plus facile. Elles ont eu envie de se connecter à la communauté qui les entourait. Et surtout elles en sont arrivées à la conclusion qu’elles avaient « besoin » de cet outil et elles se sont laissées séduire par les nouveaux usages qui se répandaient comme une trainée de poudre. Tout le monde ne peut pas avoir l’âme d’un défricheur… 😉

Et si pour le recrutement mobile c’était la même chose ? Et si les entreprises faisaient naître l’envie, voire le besoin de postuler en ligne au-delà des early adopters ? Et si elles donnaient aux candidats de bonnes raisons de croire en ce canal ?

candidats et recrutement mobile

Les résistances sont nombreuses : suspicion quant au suivi de ces candidatures mobiles, quant au traitement des données personnelles, … Et ces craintes sont sinon fondées du moins légitimes. On navigue à vue dans ce domaine. C’est l’incertitude complète car peu d’informations sont disponibles.

Pour Florent Douty, Responsable recrutement et mobilité chez Thales, le manque de confiance des étudiants vient bien du fait que peu d’entreprises ont investi le mobile. Les candidats suspicieux n’ont probablement jamais testé eux-mêmes une appli recrutement, n’ont personne de leur entourage pour leur dire : « j’ai postulé chez xxxxxx directement sur mon mobile dans le métro, j’ai su au bout de 8 jours via mon appli que ma candidature était en cours de traitement et obtenu un entretien 10 jours après ». Or quoi de plus efficace que le bouche à l’oreille et les retours d’expérience positifs de ses proches ?

Pour Caroline Dépierre, Directrice Recherche de trendence, les candidats sont prêts à postuler via le mobile car ils maîtrisent l’outil, mais c’est aux entreprises de faire un gros travail de communication sur la possibilité et la pertinence de postuler depuis le mobile. Il faut dit-elle « convaincre que ce n’est pas le projet d’une petite équipe innovante, mais que toute l’entreprise porte le projet mobile et que le CV arrivera bien sur le bureau des RH à la fin ! »

Les formulaires en ligne ont eu en leur temps du mal à s’imposer également, mais aujourd’hui c’est la méthode privilégiée des candidats pour postuler en ligne. De même, les sites carrières jouissent de la plus grande crédibilité vis-à-vis des candidats et longtemps les pages entreprise sur les réseaux sociaux sont restées loin derrière. Mais les usages sont en train de changer et la fréquentation des pages Carrières ou Entreprise sur LinkedIn et Viadeo connaît un essor très significatif.

Tweet #rmsnews trendence 2014

 

Entreprises, à vous de jouer !

Aux entreprises qui se lancent donc de communiquer, et de le faire largement, de faire preuve de pédagogie à l’égard des primo utilisateurs afin que la pratique se développe. A elles de montrer que c’est un enjeu sérieux !

Les candidats accepteraient sans broncher aujourd’hui qu’un jeu de simulation en ligne fasse partie du process de recrutement mais ne pourraient pas se faire à l’idée de simplement adresser un CV via leur smartphone qui est aujourd’hui un véritable ordinateur de poche ?

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Proposer une appli mobile avec du contenu, un parcours personnalisé, c’est un vrai pas vers le candidat, une volonté pour l’entreprise de tenir sérieusement compte des ses attentes et, à son tour, d’être prise au sérieux. La donne a changé et c’est aux entreprises d’aller chercher les talents jusqu’au fond de leurs poches. Il faut y aller mais y aller carrément !

Mais pourquoi le feraient-elles ?

Se lancer dans le recrutement mobile, c’est un très lourd investissement : en temps, en ressources humaines et financières (plusieurs dizaines de milliers d’euros pour une expérience candidat 100% mobile !). C’est aussi remettre à plat le processus de recrutement pour l’adapter aux usages nomades. C’est tenter pour cela de tordre le cou à un ATS bien souvent récalcitrant. Mais aussi et surtout c’est s’adapter aux comportements, aux attentes et bientôt aux besoins des futurs candidats.

Pour ceux qui voudraient développer bientôt une appli recrutement ou un site mobile, attention au phénomène de gadgétisation du recrutement mobile, prévenait Antoine Lhosmot durant #OtaC 2014. Il ne faut pas se tromper de combat ! Les candidats ont-ils un vrai désir de réalité augmentée et de notifications par push ? Apparemment pas tant que ça puisque 50% des candidats interrogés préfèrent recevoir une offre d’emploi par mail plutôt que par notification. Au-delà des fonctionnalités, ne faudrait-il pas plutôt se concentrer sur l’état d’esprit du candidat qui visite un site carrières mobile ? Les fonctionnalités ne sont pas évoquées par les étudiants quand on les interroge. Et ils sont plus souvent sur leur mobile en veille que dans l’optique de postuler réellement depuis leur un mobile. Le critère n°1 des candidats serait l’immédiateté des informations sur l’employeur, sur les dernières offres d’emploi et sur le suivi de candidature (or, seuls 4% des sites mobiles proposent aujourd’hui cette dernière fonctionnalité).

Quelles fonctions doit remplir une appli recrutement ? (extrait du trendMonitor 2014)

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Et quand on parle de recrutement, on ne parle pas uniquement d’étudiants d’ailleurs (qu’ils soient en écoles de commerce, d’ingénieurs ou même à l’université) et de jeunes diplômés !

Potentialpark et trendence ne s’intéressent qu’à cette frange de la population. Mais, que je sache, les plus de 25 ans utilisent également des smartphones (même si, eux, ne dorment pas forcément avec !). Alors quid des profils expérimentés ? Quid des moins qualifiés (il y a plein de postes à pourvoir qui ne nécessitent pas un niveau bac+5 !). Pas facile à ce stade d’avoir des chiffres en France sur l’utilisation du mobile dans le cadre d’une recherche d’emploi et des attentes de chacun sur le sujet.

Ce que l’on a pour l’instant ce sont des chiffres sur l’usage du web mobile en général. La fracture numérique s’estompe et l’usage du mobile, smartphone compris, se démocratise. 84% des Français de 11 ans et plus sont utilisateurs principaux d’un téléphone mobile, soit 45,7 millions de personnes, et 49,7% des Français se connectent à internet depuis leur mobile, soit 27 millions de mobinautes. (source : Médiamétrie – 4ème Trimestre 2013). Si l’on s’en tient uniquement aux actifs, ça fait encore du monde et ça en dit long sur les possibilités d’expansion du recrutement mobile !

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Et l’essentiel est surtout de comprendre qu’à compter d’aujourd’hui, le mobile devient le standard ! Ce doit être LA référence en terme d’usages et de comportement utilisateur. 

Simplifions donc la candidature mobile !

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Le pari du mobile : quels enjeux pour les entreprises ? Retour d’expérience Carrefour

Parmi les 1ers acteurs français à proposer une expérience 100% mobile, on peut notamment citer Carrefour. Aurélie Léveillé, Responsable digital recrutement de Carrefour France, témoignait de la toute nouvelle expérience de Carrefour sur le mobile lors de la conférence OTaC de février dernier.

Carrefour, c’est 1 million de CV par an pour 7000 CDI disponibles en 2014. Ce sont aussi 70% des candidatures faites en ligne, et depuis quelques mois un site mobile qui permet de postuler directement via un smartphone.

Pourquoi avoir réalisé un site mobile ?

– Pour être accessibles
– Pour répondre aux attentes des jeunes
– Pour être attractifs

Pourquoi un site mobile et pas une appli ? 

Carrefour a considéré qu’il n’y avait pas de valeur ajoutée pour eux à développer une appli, notamment parce qu’ils n’avaient pas de contenu suffisant pour l’alimenter de manière différenciée du site carrières.

 

Pourquoi c’est si compliqué pour les entreprises d’offrir une expérience 100% mobile ?

Aurélie Léveillé, là encore nous a permis de bénéficier de ses retours d’expérience. Mettre sur pied un projet de site mobile ou d’appli c’est très différent de concevoir un site web ordinaire : il existe aujourd’hui des tas de terminaux différents (marques, modèles, versions, systèmes d’exploitation) et pas question de laisser des candidats sur le bord du chemin donc pas le choix : il faut s’adapter à chacun !

Ensuite, un tel projet se traduit nécessairement par un très fort besoin en ressources humaines et matérielles. Pour effectuer le recettage, par exemple, il faut avoir à sa disposition toutes sortes de terminaux et des ETP en nombre pour faire la chasse aux coquilles, oublis, erreurs et dysfonctionnements en tous genres ! D’autant que ce n’est pas un « one shot » mais une remise à niveau constante, car il va falloir s’adapter au fur et à mesure à la compatibilité des terminaux dans le temps.

Se pose également la question du référencement des offres d’emploi. Quand on a travaillé durant des années à faire remonter son site carrières ou sa section carrières dans les résultats de recherche Google, on peut légitimement être frileux à l’idée de perdre cet avantage concurrentiel et de devoir recommencer avec le site mobile.

Les ATS (Applicant Tracking Systems) ont aussi un rôle important à jouer. De fortes attentes existent vis-à-vis des acteurs de ce marché quant à la possibilité de disposer d’ATS souples et optimisés pour tous les devices.

Dernier point d’attention : la gestion des informations personnelles, sujet qui préoccupe de plus en plus, à mesure que se vulgarise les questions de Big Data, d’identité numérique, etc. La CNIL fera donc, elle aussi, partie de l’équation et des chantiers à mener.

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Les premiers retours d’expérience Carrefour en quelques chiffres et dates :

– Mise en place du site mobile permettant de postuler en ligne fin octobre 2013
– 62.000 visites entre octobre 2013 et janvier 2014
– 3.800 candidatures reçues via un smartphone
– 15% de candidatures incomplètes (ça ne semble pas si mal, mais il faudrait évidemment pouvoir comparer avec le taux de complétion des candidatures en ligne)

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La population cible visée est plutôt peu qualifiée avec l’idée que les personnes qui ont peu d’expérience et/ou de diplômes devraient pouvoir postuler en 2 clics, sans s’embarrasser de longs formulaires, généralement inadaptés à leur parcours.

Bien sûr, il y a ceux qui vont grommeler derrière leur ordinateur (ou leur smartphone !!) : « Les candidatures par le mobile vont se multiplier ». « Les candidats vont postuler partout sans cibler les offres. » « C’est plus de boulot pour les recruteurs, voilà tout ». Pourtant, on sait déjà par l’expérience d’Expectra, qui propose la candidature en un clic à partir d’un profil social, que les candidats qui optent pour cette solution répondent à moins d’offres que les candidats qui postulent avec un CV classique. Certes les usages sur les réseaux sociaux professionnels et sur le mobile ne sont pas exactement les mêmes mais tout est une question de temps et de vulgarisation des usages.

A ce stade, trop peu de chiffres et de recul encore pour tirer des conclusions de l’expérience Carrefour et analyser si les profils qui candidatent via le site mobile sont différents de ceux qui postulent depuis un ordinateur, selon Aurore Léveillé. A suivre de près donc…

 

Que vous soyez candidat ou recruteur, jeune diplômé ou expérimenté, très diplômé ou pas du tout, n’hésitez pas réagir et à nous faire partager votre expérience du recrutement mobile !

 

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Pour aller plus loin :

– Recrutement Mobile : Il y a une appli pour ça ?
– L’expérience candidat ultime sera mobile !
– Sociétés du CAC 40 : quelle expérience candidat offrez-vous sur mobile ?
– Candidature mobile ? En France ? Oui, c’est possible !

 

Crédit photo : Shutterstock

Jennifer Boukris

Riche d'un parcours atypique qui l'a menée du spectacle vivant aux Ressources Humaines, Jennifer a choisi de se consacrer aux enjeux des RH 2.0, du Recrutement Innovant et du Marketing Employeur. Elle travaille chez #rmstouch en tant Chef de projet Evénementiel et Marketing, et co-organise notamment #rmsconf (recrutement mobile & social conférence > www.rmsconf.com) à Paris et à Lyon.

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