Le recrutement mobile, on en parle depuis un moment déjà. Et pourtant…

« 73% des entreprises n’ont pas de site carrière mobile »

Disons-le sans louvoyer : le recrutement mobile stagne. Cette immobilité est d’autant plus surprenante quand on considère par exemple que 51% des emails sont ouverts sur une plateforme mobile !

Alors pourquoi tant d’apathie ?

La préhistoire

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Force est de constater que nous sommes toujours en pleine préhistoire du recrutement mobile. Et on peut le voir sur trois critères. Trois réflexes, trois phénomènes que l’on observe à chaque fois qu’une technologie s’apprête à chambouler complètement une industrie. C’est-à-dire à chaque innovation de rupture (par opposition à une innovation incrémentale).

Réflexe n°1 : transposer le passé sur le futur

Quand une innovation de rupture plane au-dessus de nous, nous avons tous une résistance inconsciente au changement. Ne serait-ce que le confort intellectuel que procure une habitude de pensée. Il en découle une tendance à se raccrocher à ce que l’on connaît déjà pour penser l’innovation de rupture, à penser demain à partir d’hier. C’est à la fois nécessaire et naturel mais aussi problématique.

Par exemple, quand il a fallu créer un ordinateur de poche (un smartphone), BlackBerry est parti des schémas mentaux de l’ordinateur de bureau pour développer son produit. C’est pourquoi les BlackBerry avaient un clavier et une « souris ». Transposition exacte du passé sur le futur.


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Et vous observez cette tendance à chaque innovation de rupture, plus ou moins fortement. Ainsi, on continue de parler de chevaux dans les voitures.

De même, les claviers d’ordinateurs (recopiés d’ailleurs tels quels sur les smartphones) sont en Azerty alors qu’il n’y a plus la moindre raison de nous infliger cette disposition inefficiente. L’Azerty avait été créé pour la machine à écrire : il fallait trouver une disposition qui éloigne le plus possible les lettres les plus utilisées les unes des autres, pour limiter les risques que le mécanisme se grippe.

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C’est donc un clavier qui a été pensé pour être le plus lent possible. Nous n’avions pas le choix. Mais pourquoi continuer de les utiliser aujourd’hui ? L’habitude tout simplement.

J’ai eu l’occasion d’échanger avec Stéphane Rivière à #rmsconf. Il me racontait que quand le Web est arrivé dans le monde du recrutement, les recruteurs réclamaient des systèmes informatiques leur permettant de scanner leurs CV papier pour les rentrer dans les base de données.

Totalement inefficace et révélateur de notre propension à calquer le passé sur le présent et le futur. Bien entendu ce n’est pas quelque chose de totalement mauvais. Après tout, qui ça peut bien déranger que l’on continue de parler de chevaux dans les voitures ?

Au contraire, cela contribue même à faire accepter le changement plus délicatement. Tout est ici question de dosage. C’est tout le dilemme de l’innovateur. Trouver l’équilibre entre trop transposer et ne pas le faire suffisamment. En l’occurrence, nous nous trouvons dans la période préhistorique où le déséquilibre tend vers trop de transposition.

Réflexe 2 : attendre et imiter

La deuxième caractéristique des périodes qui précèdent l’innovation de rupture c’est l’attente et le mimétisme. Tous les acteurs se regardent en chiens de faïence. Puisque, par définition, personne ne peut savoir ce qu’il convient de faire, tout le monde se met à attendre. Chacun se dit que le concurrent sait mieux faire que lui et puisque les autres font pareil (c’est-à-dire rien ou pas grand chose), chacun se dit que les autres ont une bonne raison. Non. Trois fois non. Chaque concurrent est exactement dans la même position que vous.

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Ce phénomène s’apparente à ce que la sociologie appelle l’apathie du spectateur et qui explique comment et pourquoi d’honnêtes gens peuvent assister à une agression dans le métro sans réagir. C’est ainsi qu’un Nokia, un RIM (BlackBerry), un Sony Ericsson ont pu attendre paisiblement qu’Apple et Google viennent les assassiner alors qu’ils avaient vraisemblablement toutes les cartes en main.

Réflexe 3 : refuser son devoir de poule et accuser les oeufs (tout en se moquant des premières poules)

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Le troisième signe révélateur de la préhistoire d’une innovation de rupture c’est la prédominance de la logique étude de marché.

« Mais je ne vais pas investir dans le mobile alors que les candidatures mobiles ne représentent qu’une part infime quand elles sont possibles »

Le serpent se mord la queue. Il n’est plus possible de raisonner en étude de marché face à une innovation de rupture.

« Si j’avais demandé à mes clients ce qu’ils voulaient, ils m’auraient demandé des chevaux plus rapides » et non pas une voiture.

De même, si on vous avait posé la question de votre téléphone idéal en 2005 probablement que vous auriez inconsciemment transposé le passé sur le futur (conformément au réflexe n°1). Vous auriez alors réclamé quelque chose comme un Nokia 3310 plus léger, avec plus de batterie et encore plus solide.

Ce n’est pas à l’utilisateur final de créer et d’imaginer l’innovation ! Si vous lui proposez quelque chose qui lui apporte de la valeur, il vous suivra. Toujours. Si 51% des emails sont ouverts sur mobile c’est parce que les solutions proposées sont satisfaisantes. La seule raison pour laquelle les gens ne postulent pas via mobile (ni ne font de la bureautique sur mobile) c’est qu’on ne leur propose rien de sérieux.

Effectivement, personne n’a envie de postuler via son smartphone en uploadant un CV en pdf ou en remplissant un formulaire. Tout comme personne ne postulerait vraiment via un ordinateur s’il fallait scanner son CV papier pour l’envoyer par email.

Entrer dans l’histoire

History

Contre-réflexe n°1 :  tout remettre entièrement à plat

Pour sortir de la préhistoire du recrutement mobile, il va falloir que des pionniers prennent le contre-pied des trois réflexes précédemment cités.

Cela passe premièrement par un vrai travail de déconstruction/reconstruction. On peut très bien s’appuyer sur des choses que l’on faisait hier, sans pour autant se contenter de tout transposer à l’identique. J’ai entendu un professionnel dire qu’il aura toujours besoin du CV, même sur mobile, car il a besoin d’un format standardisé, qui renseigne sur le parcours et soit le plus anonyme possible.

Dont acte. Mais vous remarquerez que rien de tout ceci n’est strictement exclusif au CV, pour les siècles des siècles. On peut très bien penser un format mobile, totalement nouveau, qui remplisse absolument chacune des conditions exprimées. Néanmoins, cela exige un effort de déconstruction.

Dans le secteur de la rencontre en ligne on avait un modèle du formulaire. Comme dans le recrutement, les « candidats » devaient remplir des formulaires longs comme le bras avant de pouvoir être opérationnels. Et personne ne voyait comment faire autrement. C’est donc naturellement qu’en passant au smartphone, ce même modèle a été transposé à l’identique en dépit de son inadéquation flagrante avec la manière même d’utiliser un smartphone et d’y saisir de l’information (le tactile).

Il a fallu que Tinder débarque avec une interface radicalement différente pour que tout le monde suive le mouvement. Car l’ergonomie de Tinder coule de source. Un « clic ». Une connexion à Facebook pour déduire instantanément les centres d’intérêts, l’âge et le sexe, puis en moins de 20 secondes c’est parti. L’utilisateur n’a plus qu’à balayer à droite ou à gauche (like ou dislike) les profils qu’on lui présente  (évidemment géolocalisés).

L’innovation de rupture exige de repenser complètement les modèles. 

Contre-réflexe n°2 : should I stay or should I go ?

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Ce point est probablement le plus délicat. On ne saurait être catégorique. Une chose est certaine : regarder ce que font vos voisins est la pire des stratégies. Ce qui ne veut absolument pas dire qu’il faille foncer tête baissée pour autant. Ne soyons pas naïfs par excès d’enthousiasme. La question d’innover ou pas, à un instant t, se pose vraiment.

Les cimetières économiques sont jonchés de projets pionniers. Le premier à innover prend un risque non-négligeable. On dit alors qu’il a eu raison trop tôt. Le second est souvent celui qui s’en sort le mieux. De facto, être un suiveur réactif est souvent une stratégie couronnée de succès. Cependant, tout est dans le mot « réactif ». Car être dans les derniers à innover est encore plus mortel que d’innover prématurément.

Il faut donc rester en veille et se poser continuellement les bonnes questions. Pour et par soi plutôt qu’à travers les autres. Afin d’être prêt quand le moment sera venu. On ne peut pas tous être des pionniers, par définition, mais on peut s’arranger pour ne pas non plus faire partie des retardataires.

Contre-réflexe n°3 : avoir une confiance totale dans l’utilisateur final

N’ayez crainte, le jour où vous leur proposerez quelque chose de satisfaisant,  les candidats utiliseront massivement vos solutions de recrutement mobile. 

Rappelez-vous de l’écran tactile. Combien de personnes (moi le premier) disaient qu’on ne pourrait jamais rien en tirer de sérieux ? Que BlackBerry resterait la référence des professionnels ? Et d’ailleurs les utilisateurs semblaient donner raison à cette interprétation : personne n’achetait de téléphones tactiles.

Mais il y avait une raison simple qui n’avait rien à voir avec le concept même du tactile : les écrans tactiles qu’on leur proposait étaient médiocres, pour ne pas dire désastreux. Le jour même où des écrans tactiles satisfaisants ont été accessibles, nous nous sommes tous précipités dessus.

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Le jour où nous proposerons aux candidats une solution élégante de recrutement mobile, ils l’utiliseront. Point.

Conclusion

En définitive, il serait un peu facile d’en appeler dogmatiquement à une révolution immédiate pour tous les acteurs. Tout ceci prendra du temps, comme toujours.

Dans tous les cas, rester en éveil et ouvrir sa mentalité sont les meilleurs moyens de ne pas rater le train quand il va partir. A défaut d’assumer soi-même le rôle exigeant et éprouvant de locomotive.

Une chose est sûre. La question n’est pas tant de savoir si le recrutement mobile va révolutionner le recrutement, mais quand.

 

Crédits photo : Blue Bird 2 – Noel Pennington, Gentlemen’s cruise – dchris, Royal Typewriter (Flickr)
BlackBerry on glass table in living room , Caveman wearing leopard skin hold old wooden heel, 2014 – Oakozhan, Who was the first, the Chicken or the Egg ? – Vladimir Prusakov (Shutterstock)

Nicolas Galita

Ancien collaborateur de #rmstouch, Nicolas a rejoint Link Humans France en 2015.