Si notre gouvernement semble doucement sortir de sa torpeur et prendre conscience que les startups, en plus de créer des richesses pour notre pays, génèrent des emplois, ce n’est hélas pas encore le cas de la majorité des établissements de l’enseignement supérieur.

Une étude conjointe de Ernst & Young et du think tank France Digitale a récemment démontré que les start-up françaises ont vu bondir leur CA de 43% entre 2012 et 2013, une bonne santé insolente qui est loin d’être partagée pas nos grands groupes. En un an, les 125 entreprises interrogées sont à l’origine de la création de 1 376 emplois, 9 sur 10 de ces emplois étaient des CDI.

Pourtant, en 2015, que ce soit sur les forums, lors des conférences ou pour des interventions en cours, les startups ne sont généralement pas ou peu représentées. Les écoles continuent à favoriser des grands groupes qui ne recrutent plus ou très peu, ce qui semble compter avant tout c’est d’avoir un logo connu et de faire plaisir à des partenaires historiques.

L’objectif de ce billet est de démontrer comment l’enseignement supérieur pourrait inscrire les relations avec les startups comme un axe de développement stratégique prioritaire.

Comme j’ai pour habitude de le préciser, il s’agit là d’une analyse personnelle et j’encourage toutes les personnes qui souhaitent apporter leur pierre à l’édifice à le faire dans les commentaires de cet article.

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Intégrer les startups dans les contenus relève de la responsabilité pédagogique

Pédagogie

Créer une startup, réfléchir, changer de business model, réussir, échouer, etc. toutes ces leçons que peuvent transmettre les membres d’une startup aux étudiants représentent une valeur essentielle pour la formation. Ce sont des choses qui seront non seulement utiles aux étudiants dans le cadre de leur prochain emploi (en startup ou non) mais aussi dans leur vie tout court.

La prise de risque ou l’acceptation de l’échec sont typiques des choses que j’ai eu la chance d’apprendre dans l’univers des startups et pour lesquelles l’école ne m’avait absolument pas préparé.

Evidemment je connais des écoles de commerce qui proposent tout de même ce type d’interventions, mais c’est surtout réservé  aux étudiants qui font le choix de la spécialité entrepreneuriale. Ce sont pourtant des apprentissages nécessaires à tous, et en plus il est tout de même fréquent que les étudiants fassent exactement l’inverse de ce pour quoi ils s’étaient spécialisés lors de leurs études. Personnellement je m’étais préparé à travailler dans le management hôtelier à l’international ;).

Les grandes entreprises ont aussi besoin de ce type de compétences. Orange présentait d’ailleurs lors de la dernière édition de #rmsconf un projet qu’ils avaient réussi à créer en interne grâce à une logique de startup créée dans l’entreprise pour faire sauter les barrières habituelles. C’est également un point sur lequel travaille Nicolas Antonini du cabinet Urvika avec son événement « En Mode Up » qui avait justement pour but d’aider des dirigeants de grandes sociétés à s’inspirer des modes de fonctionnement des startup.

Cela relève de la responsabilité pédagogique des établissements de l’enseignement supérieur que de former ceux qui apporteront un souffle nouveau à notre société. Tâchons de ne pas reproduire les erreurs des dernières années.

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Les caisses se vident et ne se remplissent plus

No more money

C’est évidement le grand sujet pour les établissements scolaires, que ce soit le ministère qui réduit les budgets, les CCI qui se désengagent, les entreprises qui investissent moins d’argent dans leurs partenariats, les étudiants qui ne veulent pas souscrire à un crédit sur 10 ans pour financer leurs études… l’argent commence sérieusement à manquer dans les caisses de nos écoles. Cela ne risquant pas de s’améliorer dans les années à venir, il est grand temps de réagir et de construire une stratégie qui soit plus en phase avec les récentes transformations du marché.

Si les startups ne disposent pas nécessairement de budgets élevés à leurs débuts, elles sont tout de même en mesure d’investir de petites sommes dans un premier temps puis de mettre un peu plus chaque année en cohérence avec l’augmentation de leur CA. Au vu de la croissance que certaines ont pu réaliser entre 2012 et 2013, on peut se dire qu’il aurait été intéressant pour certains établissements de parier sur ces entreprises à l’époque où elles se lançaient.

Il faut garder en tête que cela demande forcément plus d’énergie. Que les sommes récoltées ne peuvent pas être comparées à celles que certains grands groupes investissent. Et que mettre en place des partenariats avec des entreprises à l’avenir encore flou n’est pas forcément un acte facile. Mais c’est justement ce qui permet de faire la différence entre les acteurs de l’enseignement qui souhaitent développer une stratégie sur le long terme et ceux pour qui l’horizon s’arrête avec l’année scolaire.

Dans quelques années les entreprises accompagnées ne se poseront pas la question de savoir à qui elles doivent verser leur taxe d’apprentissage ou dans quelles écoles elles doivent se rendre pour recruter leurs collaborateurs. Elles iront directement vers les écoles qui leur ont fait confiance à leurs débuts et qui ont souhaité les aider dans leur développement.

Sans compter qu’il est nécessaire d’épauler ces nouvelles structures parce qu’elles sont en train de modeler le monde économique de demain.

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Le recrutement des étudiants doit se faire en cohérence avec les ambitions

Business Issues

Un établissement qui a pour ambition de former les personnes qui changeront notre société doit apprendre à recruter ces potentiels en cohérence. Les meilleurs alliés pour réussir cela sont justement les startups. En intégrant ces personnes dans le recrutement, au moment des concours par exemple, ils sauront reconnaître chez les jeunes étudiants qui se présentent les futurs entrepreneurs du changement. Ils seront plus attirés par des profils que de nombreuses écoles mettent de côté, faute d’avoir pu déceler le potentiel du candidat.

C’est également un excellent moyen pour créer un premier lien entre l’établissement et la startup.

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Les étudiants ne veulent pas travailler dans les startups, mais à qui la faute ?

Robot vintage

Si les étudiants souhaitent tous travailler dans de grands groupes c’est parce que le modèle en place leur impose d’avoir ce type d’envies.

Lorsque j’étais en école de commerce, j’avais moi même pour objectif de travailler dans une grande société. Avec le recul, je peux dire aujourd’hui que ce n’était pas un choix personnel mais quelque chose que l’on avait prémâché pour moi. Une fois arrivé sur le marché du travail, j’ai réalisé que toutes les grandes entreprises que l’on m’avait vendu comme étant des partenaires proches de mon école n’avaient en fait rien à me proposer, mise à part de faire un énième stage.

Je crois profondément au fait qu’il faille laisser le choix aux étudiants qui préfèrent construire des chaloupes de sauvetage plutôt que de rejoindre un navire qui prend l’eau. Sans vouloir faire porter aux écoles toute la responsabilité, les diplômés qui après 10 ans de carrière passés à s’ennuyer décident de tout plaquer sont en droit d’en vouloir un petit peu à leurs écoles. On a l’illusion d’avoir fait un choix, mais en réalité on avait déjà décidé pour nous avant même que l’on se présente aux concours d’entrée. 

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Et si on imposait aux étudiants de faire un stage dans une grande entreprise et dans une startup ?

Cadre

Si je caricature, faire un stage dans une grande entreprise internationale c’est un peu comme partir en vacances avec un tour opérateur. C’est aseptisé, on ne prend aucun risque et on ne se fatigue pas trop. On a l’impression d’apprendre mais en réalité on ne fait pas grand chose. Pour les vacances pourquoi pas, mais pour être bien armé dans le monde professionnel cela ne devrait pas être une solution. J’ai eu l’occasion de faire un stage au Chili dans une grande organisation pendant mes études, je peux vous citer de mémoire la moitié des noms de bars branchouilles de la capitale, la marque de bière la moins chère, etc. Par contre impossible de me rappeler du nom de la personne qui était dans le bureau en face du mien, encore moins de ses missions.

Est-ce qu’il ne faudrait finalement pas imposer aux étudiants de faire un stage dans une startup ? Ça pourrait devenir un prérequis pour obtenir son diplôme. Je ne dis pas que tout le monde doit travailler dans une startup, mais que tout le monde devrait avoir eu l’occasion de s’y confronter pour être en mesure de faire un choix qui soit réellement personnel.

Vous me direz que les établissements n’empêchent pas aux étudiants de le faire. En réalité elles le font depuis toujours sans le savoir. Embaucher un stagiaire lorsque l’on est dans une startup n’est pas ce qu’il y a  de plus simple : on ne rentre dans aucune des cases, on nous impose des standards incohérents avec notre taille et au final on termine par devoir arrondir les angles pour faire plaisir à l’école en question. Même pour diffuser une annonce sur les plateformes des écoles j’ai dû passer au total 3 heures à discuter avec des responsables carrières pour leur expliquer que nous étions bien une entreprise.

C’est d’ailleurs ce que fait le master Ingénierie d’Affaires Internationales de Telecom Ecole de Management depuis plusieurs années. Ils présentent une quinzaine de startups à leurs étudiants qui doivent ensuite passer une semaine dans les locaux de l’une de ces entreprises. Une mission précise est donnée aux étudiants et ils doivent ensuite restituer leur découverte devant leurs autres camarades.

Les écoles sont également de plus en plus nombreuses à incuber, à aider, à accompagner leurs étudiants dans la création de leur entreprise. Ce sont généralement ces startups « maison » que l’on présente aux étudiants pour injecter un peu d’entreprenariat dans la pédagogie.

Il faut juste ne pas perdre de vue que l’on peut aussi travailler pour une startup, ou s’associer à un projet, et que ce n’est pas moins glorieux parce que ce n’est pas un produit 100% de l’école. Il n’y a pourtant rien de moins sexy dans le fait rejoindre une société que d’en le fait d’en créer une, c’est juste un choix différent.

Pour moi, former une élite ne veut pas dire qu’il faille créer une armée de clones, la richesse des établissements devrait résider dans la diversité des profils et des choix de vie de ces étudiants.

Lorsque l’on parle d’un profil type issu de telle ou telle école, je considère que c’est un échec pédagogique pour l’établissement scolaire, les talents ne sont pas des voitures que l’on peut sortir d’usines, mais des potentiels que l’on doit guider et à qui l’on doit présenter les chemins qu’ils peuvent emprunter.

Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion d’écouter le discours de Franck Slade (alias Al Pacino) dans l’excellent film de Martin Brest « Le Temps d’un week-end », mais je vous encourage à l’écouter à nouveau. Le parallèle avec mon sujet n’est certes pas évident mais certaines phrases à la fin du discours, notamment celle sur l’importance de prendre soin de nos talents en leur laissant prendre les chemins qu’ils doivent emprunter me parait tout à fait opportune pour illustrer mes propos :

Les startups sont légitimes sur les événements organisés par les écoles

Lorsqu’une startup souhaite se présenter sur un forum, il faut être mesure de lui proposer quelque chose qui soit adapté à son univers et à ses moyens. Il faut absolument oublier le catalogue qui est envoyé à toutes les entreprises sans distinction et dans l’idéal lui offrir la possibilité de se présenter aux étudiants comme elle est réellement.

Lorsque vous vous rendez dans une agence immobilière pour louer ou acheter un bien, on ne vous donne pas la liste des appartements les plus chers de la ville, on vous demande quels sont vos moyens, ce que vous cherchez et on vous propose des biens adaptés à ces critères. D’ailleurs nous ne recherchons pas tous la même chose dans l’achat ou la location d’un bien, certain souhaitent de grands espaces, d’autres une terrasse ou encore un jardin. C’est exactement le même raisonnement qu’il faut avoir pour les startups.

Elles ne pourront pas payer le même prix que les entreprises du CAC 40 et elles ne pourront peut-être même pas s’offrir un stand un peu sexy. En général elles arrivent avec un kakémono et un ordinateur sur lequel tourne une présentation de leur entreprise.

Nécessairement lorsque ces petites entreprises sont installées au même endroit que les grands groupes, les étudiants ne leur rendent pas visite ou presque pas. On ne peut pas leur en vouloir, on est tous comme ça. Dans un magasin on va plutôt avoir tendance à se tourner vers le produit que l’on a vu à la télévision et dont le packaging nous attire.

J’ai récemment eu l’occasion de me rendre sur le forum d’une grande école de commerce et il y avait le stand de la startup EasyRecrue que vous connaissez peut-être déjà. Ils étaient là pendant deux jours, avec leur petit kakémono, et lors de mes échanges avec eux ils m’ont avoué avoir très peu de monde qui venait les voire. En même temps ils n’étaient pas vraiment bien placés dans l’espace et à côté d’un grand groupe international. Ce qui est triste c’est surtout qu’ils étaient là pour proposer plus de postes en CDI que toutes les entreprises présentes !

Il pourrait donc être intéressant de proposer à ces startups un espace différent, voire même à une date différente. Un endroit aménagé de manière à se rapprocher de leur ADN, avec des canapés, des ordinateurs, un espace café, etc.

Heureusement les écoles commencent à réfléchir voire même à proposer ce type d’espace, mais cela reste tout de même encore très marginal et surtout totalement embryonnaire. Le meilleur moyen d’offrir à ces entreprises un espace qui leur convient et encore de leur demander ce qu’elles souhaiteraient.

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Les conférences ne doivent pas être l’apanage des grands groupes

La Défense

Tout comme ma précédente démonstration sur le fait que l’on va plutôt choisir le produit que l’on a vu à la télévision, les établissements de l’enseignement supérieur auront nécessairement une problématique pour attirer les étudiants sur ce type de conférence. Il va donc falloir qu’elles se chargent elles-même de l’aspect marketing.

Une technique intéressante consisterait à mettre en place un format avec plusieurs startups autour d’une thématique : food, digital, social, mobile, recrutement, etc. De créer un site dédié spécialement, en respectant l’esprit startup.

D’ailleurs le format du « Salon Entrepreneuriat & Tendances Culinaires » organisé par une association d’étudiants de l’ISC Paris en mars 2013 pourrait tout à fait convenir. Ils avaient découpé leur école en différents espaces, avec la possibilité de découvrir les produits sur des stands mais également toute une série de tables rondes pour échanger avec les entrepreneurs.

L’avantage de ce type de conférences, c’est qu’elles vont nécessairement être très différentes de ce que les étudiants ont l’habitude de voir. En organisant de tels rendez-vous cela diversifie les formats proposés et répond donc à différentes attentes.

Cela peut même avoir un impact positif sur les autres conférences plus « classiques » puisque les étudiants auront envie de comparer.

Pour conclure ce billet j’ai envie d’imaginer que les établissements de l’enseignement supérieur auront un jour une personne dédiée aux relations avec les startups, avec des enjeux et objectifs nouveaux. La logique des relations avec les entreprises classiques doit impérativement s’alimenter de la mutation économique que nous sommes en train de vivre. Ce n’est pas incompatible avec le fait de devoir faire des économies, les établissements de l’enseignement supérieur n’imaginent pas les économies qu’ils pourraient faire s’ils acceptaient un peu plus facilement de rencontrer des startups.

Dans tout les cas, j’encourage fortement toutes les personnes qui lisent ce billet et qui travaillent dans une école ou une université à inscrire cette problématique dans leur stratégie pour les mois à venir.

Crédit Photos Shutterstock : Brainstorm, No more money, Business Issues, La Défense, Pédagogie, Robot Vintage, Cadre.

Pierre-Gaël Pasquiou

Pierre-Gaël travaille chez #rmstouch en tant que Responsable Partenariats et Business Development. Il forme également les BAIP des Universités et des Ecoles dans le cadre de l’utilisation des médias sociaux pour l’insertion professionnelle.