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Travail ou Emploi ? Winter is coming ! (par Jean-Christophe Anna – #rmsconf 2018)
Par : Jean-Christophe Anna
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Travail ou Emploi ? Cette question vous semble peut-être anecdotique. Vous vous dites sans doute « À quoi bon ? Voilà bien un énième avatar de ce type de débats linguistico-éthymologiques inutiles… Ce n’est pas déterminant dans la lutte contre le chômage… bla,bla, bla« .

Et si je vous dis que cette question pourrait bien décider de l’avenir de la planète et ce celui de l’humanité. Vous allez forcément me prendre pour un illuminé. Vous avez tort !

Je l’avoue volontiers, j’ai longtemps eu du mal à bien distinguer ces 2 concepts tant ils semblaient intimement liés. Et pour cause… Le travail, du moins celui communément reconnu par la société comme une activité nécessaire pour gagner sa vie et indispensable pour consommer un maximum de biens, de loisirs et de vacances et ainsi faire tourner l’économie à plein régime, a longtemps pris l’unique forme de l’emploi. Pour ne rien arranger, nos élites (politiques, économistes, journalistes et autres pseudo « experts) confondent allègrement les deux. Lors de la dernière campagne présidentielle, Emmanuel Macron était d’ailleurs « le Candidat du Travail » alors qu’il vantait essentiellement les mérites de l’emploi salarié. Sans oublier le vocable consacré qui entretient joliment la confusion… Ainsi, parle-t-on du Code du Travail, de la Loi Travail, du Contrat de Travail, du monde du Travail, du marché du Travail, de la fête du Travail… mais aussi des « travailleurs.euses » popularisé·e·s par Arlette Laguiller … alors que ces expressions ne concernent principalement que l’emploi et les employé·e.s ou encore les fonctionnaires, mais très rarement les travailleurs indépendants et encore moins l’artiste, la mère (ou le père) de famille ou le·la chômeur·euse…

Avant de me passionner il y a une quinzaine d’années pour le recrutement, le marketing employeur, le talent management et forcément le travail au sens large, j’en étais resté à considérer que le mot travail désignait l’activité professionnelle exercée par un individu, le terme emploi qualifiant quant à lui la relation contractuelle liant cet individu à son organisation et le statut social qui va avec.

Le déclic s’est opéré chez moi en 2015. C’est grâce à la brillante vision systémique et pluridisciplinaire de véritables experts comme Marc Halévy, Philippe Van Parijs, Bernard Stiegler, Baptiste Mylondo, Paul Jorion ou Pierre Rabhi que j’ai enfin pu mieux appréhender la différence pourtant évidente entre ces 2 réalités.

Animé par le goût du partage et de la vulgarisation, je me suis lancé dans une croisade pédagogique via plusieurs articles sur ce média, mon livre « Recrutement : du papier au robot« , le premier épisode de notre podcast #rmsradio et enfin la thématique principale de l’édition 2018 de notre événement #rmsconf : « Travail ou Emploi, qui l’emportera ? »

Pensez-vous vraiment que si cette question était purement anecdotique, je me donnerai autant de mal et j’y consacrerai autant d’énergie ?

Avec cette tribune, mon ambition est triple :

  • vous démontrer une nouvelle fois à quel point c’est l’emploi qui est anecdotique par rapport à l’immense richesse/diversité du travail, tant sur les plans historique, économique et social que philosophique.
  • partager avec vous le fruit de ma réflexion enrichie d’une double dimension écologique et politique qui décuple son impact.
  • vous convaincre que la réponse à cette question décidera du sort de l’humanité.

 

ATTENTION…

… cette tribune très engagée risque fort de vous ébranler dans vos convictions les plus profondes

et d’avoir l’effet d’une bombe ! 😉

Le choix qui s’offre à vous est simple. Soit vous choisissez la pilule bleue et vous tracez votre chemin, vous n’avez pas le temps de vous prendre la tête et surtout pas de découvrir le « dark side » d’une réalité, quelque peu anxiogène. La vie est déjà bien assez compliquée comme ça. Soit vous choisissez la pilule rouge et votre vie ne sera plus jamais la même après avoir lu cette tribune, du moins je l’espère…

Je fais ici mienne la réplique de Morpheus dans le film Matrix :

« N’oubliez pas, je vous offre ici la vérité, rien de plus !« 

Alors ?…

… Vous êtes vraiment sûr·e ?

Avant même de plonger, assurez-vous de disposer du temps nécessaire car cette tribune est très longue. Ras le bol des contenus courts, insipides et artificiels ! 😉

 

 

Montons sur le Ring !

Comme la punchline de notre événement nous y invite « Travail ou Emploi, qui l’emportera ? », nous avons décidé d’utiliser dans le cadre de notre communication relative à #rmsconf 2018 l’image d’un match de boxe. Je vous propose donc de monter sur le ring pour faire connaissance avec nos deux champions qui vont s’affronter pour le match du siècle, sans doute le plus important de toute l’histoire de l’humanité…

À ma gauche : le champion actuel, un jeunot, moins de 2 siècles au compteur, aussi raide que figé, souvent alimentaire et trop rarement synonyme d’épanouissement, exercé entre 18 et 65 ans : l’Emploi.

À ma droite : l’ex-champion et actuel challenger, un dinosaure (du moins à l’échelle humaine) de plus de 3 millions d’années, d’une agilité inégalée, intemporel et inhérent à la vie de chaque individu, des toutes premières minutes sur terre jusqu’au dernier souffle : le Travail.


 

L’emploi est artificiel, conjoncturel et aliénant…

« Première préoccupation des Français » et étalon absolu de l’efficacité de l’action politique de tout Président, Premier Ministre ou gouvernement, l’emploi (et son corolaire le chômage) fait intimement partie de nos vies, de notre société et de l’actualité.

Le plein emploi des Trente Glorieuses a tellement fait perdre la raison à nos élites qu’elles imaginent depuis… 1973 (1er choc pétrolier) qu’il suffirait que la croissance reparte durablement pour le revivre… Soit un authentique délire intellectuel dont la durée est bien plus longue (45 ans) que celle de la dite période bénie (28 ans et non 30 entre 1945 et 1973)…

Notre société toute entière repose sur l’emploi et la sécurité financière que notre inconscient collectif lui attribue. Pendant les premières années de la vie professionnelle, l’emploi, et plus particulièrement le CDI, semble être le Graal absolu. Celui qui offre la stabilité tant recherchée par les propriétaires lorsque vous souhaitez louer un appartement ou par les banquiers lorsque vous cherchez à emprunter. Celui qui rassure la famille et les proches. Celui qui permet à un couple de faire le grand saut pour fonder une famille. Celui enfin qui donne accès aux biens matériels, aux loisirs, aux voyages… à la consommation qui fait tourner notre économie.

Amnésie, conditionnement social, force des habitudes,période magique de l’après-guerre, succession des générations, formidable accélération technologique… plusieurs raisons peuvent expliquer cette impression que l’emploi a toujours existé.

Que nenni ! Contrairement à une idée reçue largement répandue, l’emploi n’est pas bien vieux. Comme le rappelle utilement le philosophe et prospectiviste Marc Halévy (1) « le contrat d’emploi salarié fut taillé sur mesure pour les ouvriers d’usine, dans le cadre de la révolution industrielle« . Tout a en effet basculé, lorsque les paysans sont devenus, comme le raconte très bien Pierre Rabhi (2), des ouvriers employés par les usines pour réaliser pendant un temps donné, dans un lieu fixe, un travail précis.

Caractérisé comme une pièce de théâtre par cette triple unité de temps, de lieu et d’action, l’emploi n’est donc qu’une forme de travail parmi d’autres récompensé par une rémunération et encadré par un contrat. Il s’agit d’une construction totalement artificielle, créée par des humains pour d’autres humains, caractérisée par un lien de subordination et qui à l’origine a enfermé – et par la même occasion rendu captifs·ives – des personnes qui vivaient en toute autonomie au grand air. Attiré·e·s par l’argent, elles ont abandonné leur liberté. Converties à la religion de la croissance, elles ont aussi abandonné la sobriété pour succomber  au matérialisme et au consumérisme. L’emploi a donc transformé des paysans libres et autonomes en ouvriers disciplinés et subordonnés pour en faire de bons petits consommateurs !

À l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’emploi, jeune de moins de 2 siècles, est également conjoncturel. Pur produit de notre civilisation thermo-industrielle et du progrès technologique, l’emploi est aujourd’hui gravement menacé par le fruit le plus avancé de ce même progrès, la robotisation moderne et une intelligence artificielle de moins en moins « faible » (3). Et il finira par s’éteindre logiquement avec l’effondrement de notre civilisation, lorsque son moteur énergétique principal, le pétrole, viendra à manquer. Rétrospectivement, il conviendra alors de nous demander comment nous avons pu lui donner autant d’importance. La prise de conscience promet d’être brutale…

 

Le travail est naturel, intemporel et inhérent à la vie de chaque individu !

 

Selon le philosophe Bernard Stiegler, auteur du livre « L’emploi est mort. Vive le Travail ! » (Éditions Poche, mai 2015), et l’économiste Baptiste Mylondo, le travail peut être considéré comme une activité diverse et variée qui apporte quelque chose à l’individu et permet de contribuer au bien commun.

Concept infiniment plus étendu que l’emploi, le travail revêt plusieurs dimensions.

D’un point de vue purement économique, le travail englobe une palette très large d’activités et de statuts divers·es et varié·e·s : l’emploi (salariat), le fonctionnariat, le travail indépendant (artisans, commerçants, agriculteurs, professions libérales, journaliers, startupers, travailleurs de plateforme – chauffeurs Uber ou livreurs Deliveroo – freelances, intermittents du spectacles), et l’entrepreneuriat pour ne citer que les activités socialement reconnues comme du « vrai » travail.

D’un  point de vue pragmatique, la seule dimension économique du travail caractérisée par la rétribution financière est encore bien trop réductrice. En effet, quantité de personnes travaillent, sans en avoir toujours réellement conscience et sans que cette activité bénéficie d’une reconnaissance sociale. Rien ne vaut quelques exemples concrets.

Ainsi, un peintre qui réalise des toiles travaille et ne touchera une rétribution que s’il parvient à les vendre. Il en va de même de l’écrivain en pleine écriture de son manuscrit ou du comédien de théâtre qui répète son rôle dans une pièce qui ne se jouera peut-être jamais. Tous deux travaillent. L’entrepreneur qui crée son entreprise travaille bel et bien sans toucher aucune rétribution tant que son entreprise n’est pas rentable. Sans parler de la personne bénévole dans une association ou du coach sportif d’une équipe de jeunes… Une personne qui entretient son potager, travaille. Elle ne va pas forcément vendre ses légumes mais son activité va lui apporter quelque chose, notamment de la nourriture. De la même manière, une maman (ou un papa !) qui décide de rester à la maison pour s’occuper de ses enfants, travaille. Elle (ou il) ne perçoit pourtant aucune rémunération ni rétribution pour cette activité à plein temps.Toutes ces personnes travaillent, aucune n’est rémunérée. Le travail n’est donc pas forcément associé à une rétribution financière et encore moins à un salaire, associé au seul emploi : il est hors contrat.

Qu’en est-il du demandeur d’emploi ? S’il n’a pas d’emploi, puisqu’il en recherche un, il a bel et bien un… travail, sa recherche d’emploi ! D’où la pertinence de l’expression consacrée « la recherche d’emploi est un travail à temps plein ».

Le travail n’est n’est lié ni à une période de la vie en particulier (l’âge adulte entre la majorité et la retraite), ni au cadre uniquement professionnel.

Quelque soit notre âge, nous travaillons. Ne dit-on pas à un enfant qui rentre de l’école ou à un·e étudiant·e qui révise ses examens : as-tu bien travaillé ?

Quelque soit notre situation professionnelle, nous travaillons… tout au long de la journée, du matin (préparation du petit déjeuner) au soir (devoirs avec les enfants, préparation du dîner, vaisselle…), la semaine comme le WE (courses, ménage, rangement, lessives…) alors que la plupart d’entre nous pense que le travail ne s’exerce que 5 jours sur 7 de 9h à 19h essentiellement dans l’entreprise, le reste n’étant pas du travail… Le travail englobe donc aussi bien l’activité professionnelle (salariée ou non) qu’une bonne partie de l’activité personnelle.

 

N’en déplaise à toutes celles et ceux qui pensent qu’il y a d’un côté le boulot et de l’autre les loisirs, la frontière n’est pas toujours aussi étanche. D’ailleurs certaines réactions sont assez révélatrices de cette forme de rigidité intellectuelle qui oppose le jeu et l’apprentissage ou la détente et la réflexion.

Voici deux anecdotes personnelles pour illustrer mon propos :

  • « Bon, on est pas venu ici seulement pour jouer, tu es là aussi pour apprendre des choses !« . Jolie leçon de vie d’un père à son fils en visite au Vaisseau (la Cité des Sciences et de l’Industrie de Strasbourg). C’est avec un mélange d’amusement et de consternation que je m’étais étonné de voir à quel point  on oppose si souvent jeu et apprentissage alors que c’est justement par le premier que le second (qui est une forme de travail) est le plus efficace.
  • « Et JC, tu lis pour te détendre ou pour travailler ?« . C’est par cette bien curieuse question que ma belle-soeur s’est un jour adressé à moi alors que j’étais plongé dans la lecture passionnante de l’excellent livre « Comment tout peut s’effondrer » de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Pour le moins interloqué, je lui répondis : « Les 2 ! » . Elle aurait pu poser la même question à sa mère retraitée qui consacre une bonne partie de son temps à son potager.

Finalement, où s’arrête le loisir et où commence le travail ?

 

Maintenant que vous avez compris à quel point la différence entre le travail et l’emploi est immense, je vous invite à méditer sur ma modeste contribution à cette grande réflexion :

« Il y aura toujours du travail, même le jour où il n’y aura plus d’emploi(s)« .

NON, l’automatisation/robotisation ne peut en aucun cas signer la fin ou la mort du travail. C’est bien l’emploi qui est en sursis.

NON, nous ne risquons pas de nous retrouver un jour sans travail à nous demander comment occuper nos journées. Ce sont nos emplois qui vont disparaitre et c’est tant mieux.

NON, la fin de l’emploi n’est en aucun cas une catastrophe, c’est sa mise sous assistance respiratoire qui l’est, pour notre liberté, notre libre arbitre, notre prise de risques et surtout pour la santé de la Terre et la survie de ses habitant·e·s, nous y compris !

 

 

Mythe et Conditionnement

La puissance du récit : grandeur et décadence de l’humain

Comment en sommes-nous arrivé·e·s à croire en Dieu, à considérer comme naturel que les personnes habitant sur un territoire artificiellement délimité soient citoyennes d’un pays et partagent la même nationalité, ou encore à attribuer une valeur à des bouts de papier ou de simples écritures informatiques ? Dieu, la nation ou la monnaie sont de pures constructions intellectuelles, autant de créations nées de notre imagination collective.

Dans son livre « Sapiens, une brève histoire de l’humanité« , Yuval Noah Harari raconte le formidable bouleversement qu’a été la révolution cognitive il y a 70 000 ans. C’est « la capacité de transmettre des informations sur des choses qui n’existent pas » et à les croire, et non la taille du cerveau, la fabrication d’outils ou la maîtrise du feu, qui a permis à Sapiens de sortir d’Afrique pour conquérir le monde en écrasant au passage Néandertal et ses autres cousins déjà installés en Europe et en Asie. Selon Harari, « c’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement« .

« Raconter des histoires efficaces n’est pas chose facile. La difficulté n’est pas de raconter l’histoire, mais de convaincre tous les autres d’y croire. Une bonne partie de l’histoire tourne autour de cette question : comment convaincre des millions de gens de croire des histoires particulières sur les dieux, les nations ou les sociétés à responsabilité limitée ? Quand cela marche, pourtant, ça donne à Sapiens un pouvoir immense, parce que cela permet à des millions d’inconnus de coopérer et de travailler ensemble à des objectifs communs.« 

Cette faculté de créer des « réalités imaginaires » et d’y croire est donc formidablement puissante. Mais, malheureusement, la puissance du récit n’a d’égale que la difficulté à se défaire de nos conditionnements profondément ancrés…

Si une fiction peut sembler extrêmement profitable au plus grand nombre dans un premier temps, elle peut parfaitement dans un second, devenue aveuglante pour la grande majorité, s’avérer incroyablement toxique !

 

La Religion de la Croissance infinie

 

L’un des mythes les plus puissants et les plus destructeurs est sans aucun doute celui de la croissance sans aucune limite.

Dans son dernier livre « Petit manuel de résistance contemporaine« , Cyril Dion (co-fondateur du mouvement Colibris et co-réalisateur du film « Demain »), présente « la religion de la croissance » comme le récit qui conditionne nos vies. Selon lui, « pour assurer cette croissance, il est indispensable que les citoyens occidentaux du XXIème siècle fassent marcher le commerce,  comme ceux du début du XXème devaient faire tourner l’industrie. »

« Ce récit se traduit par la suite en architectures qui orientent la majeure partie de nos comportements quotidiens. Elles constituent les cadres qui déterminent ce que nous « devons » faire ou ce que nous croyons choisir de faire.« 

Ces architectures sont au nombre de 3 : gagner sa vie (via un emploi qui assure un salaire), se divertir pour supporter le dur labeur (= passer un maximum de temps sur nos écrans et consommer un max) et les lois.

La dynamique d’ensemble est implacable. Pour vivre (alimentation, logement), consommer (vêtements, voiture(s), confort, loisirs, vacances…) et ainsi appartenir à la communauté, il faut de l’argent. Pour avoir de l’argent, il faut un emploi. Pour avoir un emploi, il faut un diplôme. Pour avoir un diplôme, il faut aller à l’école.

Or, l’école a été créé en France à la fin du XIXème siècle pour 2 raisons principales : former les écoliers pour qu’ils deviennent de bons petits soldats disciplinés pour les guerres à venir et de bons ouvriers respectant les directives de leur hiérarchie dans les usines de la révolution industrielle. Depuis la seconde Guerre Mondiale, l’école conditionne les individus dès leur plus jeune âge pour qu’ils deviennent de bons petits consommateurs. Il ne leur reste plus qu’à bien étudier pour décrocher un diplôme qui leur donnera accès à une emploi et à un salaire dont la vocation première est de consommer… la boucle est bouclée.

La croissance infinie est l’essence même du capitalisme. Elle se nourrit donc bien de l’hyper consommation rendue possible par l’argent que vous touchez grâce à votre emploi ou que vous empruntez auprès de votre banque. Vous ne le savez peut-être pas, mais l’emprunt est tout bonnement la première source de création d’argent à… 85%, les 15% restants proviennent de la Banque Centrale Européenne. L’argent est donc créé principalement par le crédit. Quand vous sollicitez 100 000 euros, votre banque ne vous prête pas 100 000 euros qu’elle a en réserves. Non, elle réalise un jeu d’écritures comptables pour alimenter (virtuellement) votre compte de cette somme. Vous avez alors une dette de 100 000 euros envers elle. Il ne vous reste plus qu’à travailler dur pour rembourser le capital. En remboursant votre emprunt, vous réduisez votre dette tout en « détruisant » l’argent correspondant. Dès lors que votre emprunt est remboursé, la ligne comptable – autrement dit l’argent prêté, votre dette – disparait.

Mais bien entendu, cette dette n’est pas gratuite. Elle est assortie d’un taux d’intérêt. Or, si le capital de l’emprunt souscrit correspond bien à quelque chose, l’appartement que vous achetez par exemple, les intérêts que vous allez rembourser eux ne correspondent à rien d’existant… Pour rembourser ces intérêts vous allez donc devoir créer de la richesse future, qui n’existe pas encore (création de biens, de services), et donc générer vous-même de la croissance.

Je donne ici la parole à l’un des économistes les plus éclairés au monde, Paul Jorion : « Lorsque l’on parle de croissance, il faut se souvenir que nos économies ne croissent pas juste pour le plaisir ou pour rendre tout le monde plus riche. Non : nos économies doivent croître pour payer les intérêts. Pourquoi ? Parce que les sommes qui permettent de verser les intérêts ne sont pas déjà présentes au sein du système financier : elles doivent être puisées dans une richesse nouvellement créée. »

Pour subvenir à la plupart de nos besoins, nous avons besoin d’argent. Pour que les échanges entre individus soient possibles, il faut que la masse d’argent qui circule dans le monde soit au moins constante, voire en augmentation. Et donc il faut a minima maintenir le niveau de dette constamment par de nouveaux crédits et donc de la consommation. Là où le système est d’une perversité absolue, c’est que nos gouvernements, la Commission de Bruxelles, le FMI nous rabâchent à longueur de temps qu’il faut réduire LA dette, alors même que s’il n’y a plus de dette (ou de crédit, c’est pareil)… il n’y a plus d’argent !!! Vous l’avez compris, personne n’a donc réellement intérêt à réduire la dette… Cela signerait l’effondrement du système et une banqueroute mondiale.

Le fonctionnement même du capitalisme est donc bien basé sur le crédit, la consommation et la croissance infinie avec pour conséquence directe une formidable concentration des richesses et forcément un accroissement lui aussi infini des inégalités. Depuis 2017, 7 personnes détiennent autant de richesses que 3,7 milliards d’humains, soit la moitié de la population mondiale… Comme l’énonce clairement Cyril Dion : « l’essentiel de la création monétaire est assuré par des acteurs privés dont l’intérêt est de maximiser leurs profits et donc de démultiplier les crédits et de mettre en oeuvre toutes les stratégies possibles pour gagner plus d’argent avec de l’argent. » Résultat : 97% des mouvements d’argent sont spéculatifs. L’économie réelle ne représente que 3%. Cela conduit à la concentration des richesses par quelques uns. « Cette architecture nous contraint à une croissance infinie et à une guerre économique destinée à capter un maximum d’argent aux dépens des autres« .

 

La croissance est une arme de destruction massive à double tranchant !

 

Cette croissance effrénée, symbole du capitalisme triomphant, qui fut propulsée par le miracle économique des Trente glorieuses, est aussi toxique pour le climat que pour l’emploi.

Oui, la croissance infinie est à l’origine de la destruction de la planète, de la disparition de ses ressources, notamment énergétiques, et représente un danger absolu pour la biodiversité et donc l’humanité. Une croissance infinie dans un monde fini est une pure folie. Ce mythe est né au lendemain de la seconde guerre mondiale. Les Trente glorieuses furent synonymes de plein emploi et d’explosion de la consommation de biens et de services, boostée par l’or noir qui coulait à flots. Nous avons alors commencé à épuiser la Terre en la considérant comme un gisement de ressources. Comme le dit si bien Pierre Rabhi « d’une civilisation de ressources aux fins d’assouvir des besoins légitimes, liées aux nécessités indispensables à l’existence, on est passé à une pulsion irrépressible de posséder« . (4)

« À la terre comme lieu de vie succède la terre comme gisement de ressources minérales, végétales et animales, à piller sans modération, tandis que le contexte naturel, à savoir l’écosystème planétaire tout entier, nous inviterait plutôt à une régulation de nos besoins, à une économie véritable mise au service de l’humain, dans le respect du vivant.« 

Oui, la croissance infinie est à l’origine de la destruction de l’emploi, de la disparition de millions de postes, et représente un danger absolu pour la société et donc la démocratie. Voilà une réalité tellement paradoxale qu’elle explique l’aveuglement coupable de nos élites politiques et économiques. Pendant les Trente glorieuses le lien entre croissance exceptionnelle et plein emploi fut si fort qu’il a engendré un dogme puissant : chaque point de croissance s’accompagne inévitablement de x créations d’emplois. Combinez ce dogme à la fameuse « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter et vous obtenez des convictions totalement absurdes aujourd’hui, soutenues par la quasi totalité des politiques et des économistes prétendument brillants. La première de ces convictions absurdes est celle selon laquelle pour combattre le chômage, l’unique solution est le retour de la croissance qui s’accompagnerait forcément de création d’emplois. La seconde est celle selon laquelle l’automatisation/robotisation va créer plus d’emplois qu’elle ne va en détruire…

 

Bien loin d’être le moins mauvais des systèmes, le capitalisme est sans aucun doute le pire de tous. Et c’est dans sa dimension ultra-libérale qu’il est le plus destructeur. Il fallait bien toute l’ingéniosité humaine pour créer et adopter un système dont le carburant, la croissance infinie, est aussi mauvais pour la seule forme de travail véritablement promue et reconnue que pour notre grande maison.

 

 

Lucidité et Désenchantement

Quand croissance ne rime plus avec emploi

 

L’équation est si belle qu’elle en est devenue indéboulonnable dans l’esprit de nos élites. Il parait absolument évident que la croissance se traduit inévitablement par un investissement des entreprises pour lancer de nouveaux produits et services, grossir ou conquérir de nouveaux marchés, ces trois objectifs s’accompagnant naturellement de créations de postes.

Et bien non ! Depuis la fin du XXème siècle, ce n’est plus le cas pour au moins 2 raisons.

La première est liée à la nouvelle vague d’automatisation/robotisation. Selon Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, co-auteurs du livre « The Second Machine Age – Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies », un basculement qu’ils ont baptisé « grand découplage » s’est amorcé au début des années 2000 aux États-Unis : « les deux moitiés du cycle de la prospérité se sont séparées : l’abondance économique, incarnée par le PIB et la productivité, a continué à suivre une trajectoire ascendante, tandis que les revenus et les perspectives d’emplois pour les travailleurs classiques ont fléchi« . Et selon nos deux spécialistes, la même tendance s’observe dans la plupart des pays développés.

Traduction : croissance et création d’emploi ne sont plus liées pour la simple et bonne raison que les « licornes » (5) de l’économie immatérielle de la connaissance – Google, Apple, Facebook, Amazon, Netflix, AirBnB, Tesla, Uber… – s’appuient sur des effectifs humains réduits pour être extrêmement profitables. Et de leur côté, les usines du futur, les fameuses « usines 4.0 » sont entièrement automatisées…

La seconde raison a une origine comptable et financière aussi méconnue que mal appréhendée, notamment par les salarié·e·s victimes de plans sociaux (joliment baptisés plans de « sauvegarde de l’emploi » et c’est un ancien Consultant de BPI Group et de l’Apec qui vous parle !) que vous entendez régulièrement fustiger le paradoxe apparent de ces multinationales qui licencient massivement alors même qu’elles génèrent des bénéfices records. C’est encore une fois Paul Jorion, qui explique le mieux la triste réalité dans son excellent livre « Le dernier qui s’en va éteint la lumière – Essai sur l’extinction de l’humanité » (Éditions Fayard, 2016). Il y raconte brillamment l’évolution de la comptabilité moderne du début du XIXème siècle à la fin du XXème. Dois-je rappeler ici, avant de le citer, que Paul Jorion, anthropologue et sociologue de formation, s’est fait connaitre mondialement pour avoir annoncé la crise des subprimes ?

« Par ailleurs, étant admis qu’il faut dans un contexte de production à la fois réunir des capitaux, fournir du travail et assurer la supervision de celui-ci, doit-on remettre en question la définition conventionnelle des rémunérations qui fait de celle du travail un coût – qu’il convient, dans une logique comptable, de minimiser -, alors que les versements des dividendes aux actionnaires et des bonus aux patrons sont vus comme des parts de profit – celui-ci devant être maximisé puisqu’il est considéré comme une contribution positive au PIB et dope donc la croissance ? Comptabiliser le travail comme coût et les dividendes et les bonus comme parts de profit est, en réalité, arbitraire : c’est l’expression d’un choix politique, caché derrière ce qui se présente comme n’étant qu’un détail insignifiant de technique comptable. Si ce choix politique pourtant stratégique nous est devenu invisible, c’est seulement que, étant au coeur de nos institutions, il apparaît comme une évidence dont l’origine semble se perdre dans la nuit des temps.« 

Traduction aussi cruelle que crue : il vaut mieux rétribuer les actionnaires et les patrons (et je le souligne sans animosité particulière à leur égard puisque j’en suis un) que rémunérer trop d’employé·e·s ! Et notre ami Paul Jorion enfonce le clou : « Le court-termisme inscrit dans les règles comptables depuis les années 1980 n’est toutefois pas sans conséquences pour le processus démocratique. Il permet en particulier aux dirigeants des entreprises et à leurs actionnaires de s’attribuer des sommes qui ne se matérialiseront en réalité jamais, ou beaucoup plus tard, et donc de piller en permanence les fonds de l’entreprise pour se les partager. » Ceci au détriment des emplois…

 

Quand la destruction cesse d’être créatrice

 

Aux machines, le dur labeur, répétitif, épuisant et peu épanouissant, aux humains les activités agréables, créatives, passionnantes et stimulantes. Merci qui ? Merci Schumpeter ! Et oui, selon le célèbre économiste, toute révolution technologique, toute innovation majeure, s’accompagne d’une phase de croissance (créatrice d’emplois), suivie d’une phase de dépression (destructrice d’emplois) avec la disparition des entreprises « dépassées ». La « destruction créatrice » est donc la caractéristique du système capitaliste qui résulte du caractère discontinu des innovations.

Si par le passé, la création l’a généralement toujours emporté, en volume d’emplois, sur la destruction, la donne a changé avec la dernière étape de l’automatisation. Pour vous en convaincre, je vous propose de répondre à 3 questions qui me taraudent :

 

1. COMMENT peut-on prétendre que la robotisation fulgurante va créer plus d’emplois qu’elle ne va en détruire ?

Nos élites n’accordent pas plus de crédit à l’inéluctable destruction massive d’emplois qu’à l’inévitable effondrement de notre société. Pourtant s’il y a bien un domaine dans lequel les études alarmistes d’éminents instituts se multiplient autant qu’en matière de dérèglement climatique, d’effondrement de la biodiversité ou d’épuisement des ressources de la planète, c’est bien celui-là. Ce n’est pas une ou deux, mais bien 6 études de renom au moins en 4 ans à peine qui annoncent la disparition de centaines de millions d’emplois : Université d’Oxford (« The Future of Employement: How susceptible are jobs to computerisation? », 2013), Roland Berger (2013), Gartner (2014), le Forum économique de Davos (« The Future of Jobs », 2016), MIT & Boston University (2017), McKinsey (2017)…

Pour ne rien arranger, la plus pessimiste est la toute dernière, celle de McKinsey Global Institute qui conclut que 800 (oui… 800 !) millions de personnes dans le monde sont menacées de perdre leur emploi d’ici 2030 ! C’est ni plus ni moins qu’1/5ème de la main-d’oeuvre mondiale actuelle. Et l’institut recommande aux gouvernements d’intervenir de façon importante pour aider les citoyens victimes de ces évolutions et éviter les risques graves de troubles sociaux.

Et il est essentiel de rappeler que parmi les millions d’emplois susceptibles de disparaitre, ces études indiquent toutes que tous les métiers seront concernés, y compris les journalistes, les avocats et notaires ou mêmes certaines professions médicales comme les chirurgiens…

Le plus drôle ou consternant (c’est selon), c’est que les aficionados de Schumpeter ne citent qu’une seule étude, celle de l’OCDE de 2016 (seuls 9% des emplois seraient réellement menacés), bien plus sérieuse à leurs yeux que l’étude alarmiste des chercheurs Carl Frey et Michael Osborne de l’Université d’Oxford qui en 2013 évaluait les emplois menacés à 47%.  J’en profite au passage pour indiquer qu’à la seule échelle de la France, l’automatisation de 9 % des emplois se traduirait par quelques 2 millions de chômeurs supplémentaires… une broutille ! Il est à noter que dans son nouveau rapport d’avril 2018, l’Organisation de Coopération et de Développement Economique revoit sa prévision de 2016 à la hausse : 14 % les emplois hautement automatisables…

Et je ne préfère pas perdre trop de temps à déconstruire ici l’inconséquence de celles et ceux qui appuient leur raisonnement sur le fait (purement conjoncturel) que les pays dans lesquels la robotisation est la plus développée serait ceux où le chômage est le plus faible. Ou comment confondre corrélation et causalité !

 

2. COMMENT peut-on sérieusement soutenir que l’automatisation de certaines tâches va libérer les personnes qui les réalisent pour leur permettre de consacrer leur temps et leur énergie à des activités à plus haute valeur ajoutée, plus intellectuelles, plus créatrices et plus relationnelles ?

Quelle hypocrisie ! Cet argument est aussi habile que malhonnête et pourtant il continue d’être utilisé par les fabricants de robots et les sociétés qui créent des chatbots ou développent des IA.

Ce raisonnement fut tenu au XIXème siècle, lorsque les machines soulagèrent les humains d’un travail manuel pénible, sale et dangereux. Idem au XXème siècle, lorsque les machines soulagèrent les humains de transactions, de services et de tâches administratives répétitives, monotones et sans intérêt. Comment peut-on encore chercher à duper les personnes concernées à l’ère de la « 3ème grande période de l’automatisation » ((Julia Kirby et Thomas H. Davenport), celle du XXIème siècle qui voit les machines en capacité de prendre des décisions et de faire de meilleurs choix que les humains de manière fiable et rapide ?

Sérieusement… avez-vous déjà vu un·e caissier·ère de supermarché devenir conseiller·ère auprès des client·e·s pour leur indiquer les meilleurs produits, leur apprendre à lire une étiquette ou à comprendre la différence entre un vin bio et un vin nature ? Avez-vous déjà croisé un·e ex-vendeur·euse d’un multiplexe UGC ou MK2 reconvertie en critique cinématographique à la plume aiguisée ? Avez-vous déjà rencontré un ex-pompiste devenu un expert du sondage des sols capable d’identifier précisément l’endroit exact où forer pour extraire du pétrole (remarquez c’est de plus en plus difficile… LOL) ?

 

3. COMMENT peut-on imaginer qu’il suffirait de mettre le paquet sur la formation professionnelle pour optimiser l’employabilité des personnes exerçant des activités/métiers menacé·e·s de disparition ?

Transformer un cariste en aiguilleur de drones ? Facile ! Transformer un·e comptable en data scientist ? Easy ! Transformer un·e infirmier·ère en chirurgien·ne de la mémoire ?  No problemo ! Votre emploi disparait ? une petite formation et ça repart !

Non, la formation ne sera jamais une solution suffisante. Si l’on peut se former tout au long de sa vie et que c’est même une nécessité absolue pour cultiver son employabilité, je vous souhaite bon courage pour faire d’un·e journaliste un·e astrophysicien·ne ou d’un·e notaire un·e spécialiste de la nanomédecine… Sans oublier l’inévitable décalage dans le temps entre la création d’un nouveau métier et l’apparition des formations correspondantes surtout quand on imagine que 60 à 65% des métiers de 2030 n’existent pas aujourd’hui.

 

Bref, vous l’aurez compris (enfin j’espère), vous avez plus de chances de gagner au loto que de parvenir à inverser la courbe du chômage… qui va littéralement exploser dans les prochaines années.

 

Quand l’utopie change de camp !

 

Je vais tenter ici de relever un défi impossible : résumer en quelques lignes le propos du livre qui a changé ma vie (et nous sommes nombreux dans ce cas)… « Comment tout peut s’effondrer » de Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

ATTENTION…âmes sensibles s’abstenir… ce passage de ma tribune est très, très, très, très, très anxiogène et va sacrément vous secouer, au point que certain·e·s d’entre vous n’y croiront pas (nous verrons à la fin de mon propos que c’est assez normal finalement).

Pour y parvenir, le plus facile est encore d’utiliser leur lumineuse métaphore. Les 2 auteurs assimilent notre civilisation thermo-industrielle à une voiture qui se trouve dans une situation aussi paradoxale que critique.

1. Cette voiture est en pleine accélération

Notre civilisation se caractérise par un « monde d’exponentielles« , des courbes qui ont progressé lentement dans un premier temps avant de connaitre une accélération fulgurante : population mondiale, besoins en nourriture, consommation d’eau et d’énergie, production de biens et de services, pollution atmosphérique, dégâts causés aux écosystèmes, dégradation de la biosphère, acidification des océans…

2. Mais… la panne d’essence est proche

« Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites « stock », par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais), et les ressources « flux » (eau, bois, aliment, etc.) qui sont renouvelables mais que nous épuisons à un rythme bien trop soutenu pour qu’elles aient le temps de se régénérer. Le moteur a beau être toujours plus performant, il arrive un moment où il ne peut plus fonctionner, faute de carburant. »

Il s’agit ici des « limites infranchissables car elles buttent sur les lois de la thermodynamique : c’est le problème du réservoir d’essence« . Au premier rang de ces limites se trouve justement l’essence de notre civilisation, le pétrole. Comme c’est le cas pour les autres énergies fossiles (gaz et charbon), le pétrole est une ressources non renouvelable. Cela signifie qu’un jour il n’y en aura plus. Et ce jour va arriver bien plus vite que vous ne l’imaginez. Le pic du pétrole conventionnel a été franchi en 2008. « Un pic désigne le moment où le débit d’extraction d’une ressource atteint un plafond avant de décliner inexorablement. Pour faire simple, il y a dix ans nous avions consommé la moitié des stocks de pétrole. Pourquoi s’inquiéter me direz-vous puisqu’il reste encore la seconde moitié ? Ce n’est pas si simple. Car pour aller chercher le pétrole restant, il faut de l’énergie et donc… du pétrole. Et le jour où l’énergie investie sera plus importante que l’énergie récoltée, l’extraction de pétrole s’arrêtera tout naturellement… Bon heureusement, il y a les énergies « vertes » ou « propres », les fameuses énergies renouvelables. Là encore, ce que je vais vous dire risque fort de vous décevoir. Si le soleil ou le vent sont bien « renouvelables », il n’en est rien des métaux rares qui entrent dans la composition des panneaux photovoltaïques, des éoliennes ou des batteries des voitures électriques. Et pour ne rien arranger, l’extraction de ces métaux rares est catastrophique pour l’environnement… aucune énergie n’est propre. Sans oublier que pour l’extraction, le raffinement, l’acheminement, ici encore il faut de l’énergie et donc du pétrole !!!

Notre dépendance à l’or noir est absolue : extraction et production d’énergie, transport des personnes, acheminement des marchandises, fonctionnement de notre économie… Comment ferons-nous le jour où nous n’en aurons plus ?

 

3. La voiture est sortie de la route

« Les frontières de notre civilisation représentent des seuils à ne pas franchir sous peine de destabiliser et de détruire les systèmes qui maintiennent notre civilisation en vie« .

Selon l’étude « A safe operating space for humanity » réalisée par une équipe internationale de chercheurs et publiée dans la revue Nature en 2009, il y aurait 9 frontières planétaires absolument vitales à ne pas franchir pour éviter de basculer dans une zone dangereuse pour notre survie. Or, 4 d’entre elles auraient déjà été dépassées :

  • le réchauffement climatique (selon les dernières études, notamment du GIEC, l’augmentation à la fin du siècle devrait osciller entre 3 et 5 degrés en moyenne, ce qui signifie 6 à 10 degrés sur les continents, l’accord de Paris (Cop 21) est intenable…)
  • la biodiversité (nous vivons la 6ème extinction de masse, la dernière est à l’origine de la disparition des dinosaures),
  • le changement d’affectation des sols (déclin de la couverture forestière)
  • les grands cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore qui ont été perturbé de manière irréversible…

3 autres frontières sont en mauvaise posture : les réserves d’eau douce, la pollution chimique des sols et la pollution atmosphérique.

4. La direction est bloquée

Il s’agit ici de l’inertie absolue de nos élites. J’y reviendrai dans la 3ème partie.

5. L’habitacle est devenu extrêmement fragile

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette grande fragilité : le système financier n’a jamais été aussi proche d’un nouveau Krach dont l’impact pourrait être 10 fois plus grave qu’en 2008, les chaînes d’approvisionnement fonctionnent à flux tendu avec des stocks réduits et les infrastructures (réseaux de transport, réseaux électriques et de communication) sur lesquelles repose le tout sont de plus en plus sophistiqués et interconnectés. Cette interdépendance à l’échelle de la planète, la fameuse « mondialisation », est la raison pour laquelle le risque d’effondrement n’est plus local comme lorsqu’une civilisation s’effondrait pendant que d’autres prospéraient, mais bien global !

 

« Car aujourd’hui, l’utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. »

 

En 1972 le Rapport Meadows « Limits of Growth » (les « Limites à la croissance ») du Club de Rome a mis pour la première fois en évidence le risque d’effondrement de notre civilisation. Destiné à simuler le comportement du système-monde sur 150 ans à partir de l’évolution des principaux paramètres globaux du monde (population, production industrielle, production de services, production alimentaire, niveau de pollution et les ressources non renouvelables), le modèle World 3 démontra que l’effondrement était inéluctable à l’horizon 2020 sauf à actionner tous les leviers en même temps…

Or, comme la démontré l’une des mises à jour de ce rapport, celle de 2004, absolument rien, n’a été fait pour enrayer la progression de ces différents paramètres. Et le pire scénario « Business as usual » a encore été vérifié par un scientifique Australien, Graham Turner.

Malgré ces alertes, la succession des rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, émanation de l’ONU) depuis 1990, les rapports de la CIA, les multiples COP et leurs accords de Kyoto (1997), Copenhague (2009) et Paris (2015), le Cri d’alarme sur l’état de la planète de 15 000 scientifiques de 184 pays en novembre 2017, et enfin l’appel catastrophé pour le climat et les humains du Secrétaire Général de l’ONU Antonio Guterres le 11 septembre dernier… rien ne bouge, rien ne change !!!

En 2022, à la fin du mandat d’Emmanuel Macron, le rapport de Denis Meadows aura 50 ans… qu’attendons-nous ?

 

Si vous n’y croyez pas, il est grand temps d’ouvrir les yeux ! La baseline du titre du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens est clairvoyante : « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes » (6).

Cessons de parler des générations futures, ce sont nos générations actuelles qui vont connaître des temps difficiles.Cessons de parler d’énergies « propres », aucune énergie ne l’est ! Cessons de parler de « développement durable », pour qu’il ait existé, il aurait fallu agir dès les années 1970.

La croissance infinie est le résultat du sentiment humain de toute puissance. Dans un premier temps, notre développement a pu sembler sans limites – nous n’étions qu’un milliard d’individus sur terre au XIXème siècle lors de la révolution industrielle – les ressources de la planète paraissaient infinies. Comment pouvons-nous continuer de le penser aujourd’hui, alors que nous sommes plus de 7 milliards et demi ? Comment pouvons-nous continuer de le penser aujourd’hui, alors que les stocks des principales ressources non renouvelables de la Terre s’amenuisent à une vitesse vertigineuse ? Comment pouvons-nous continuer de le penser aujourd’hui, alors et que le « jour du dépassement » intervient chaque année plus tôt dans le calendrier ? Le « jour du dépassement », c’est cette date de l’année à laquelle la totalité des ressources, que notre planète est capable de (ré)générer en un an, est épuisée par l’humanité (calcul effectué par l’ONG américaine Global Footprint Network). Au niveau mondial, la date était celle du 1er août en 2018, ce qui signifie qu’il nous faut environ 1,7 Terre pour répondre à nos besoins actuels. Si le monde vivait au rythme de la France, les ressources seraient épuisées dès le 1er mai… et nous aurions besoin de 2,8 Terres. 4,8 seraient nécessaires si l’ensemble des humains vivaient comme des américains, 6 au rythme du Quatar et 9 à celui du Luxembourg…

Inutile de vous faire un dessin, le rythme avec lequel nous épuisons notre planète n’est pas soutenable.

Pour conclure, sachez que l’effondrement n’est pas un événement ponctuel. Pour reprendre la définition d’Yves Cochet, c’est :

« le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis, à un coût raisonnable, à une majorité de la population par des services encadrés par la loi.« 

Il n’est plus possible aujourd’hui d’éviter l’effondrement puisqu’il a déjà commencé (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité…). Nous ne pouvons plus que réduire la hauteur de la chute et la puissance de l’impact.

J’ose une prédiction audacieuse : la compétence n°1 dans les 10-15 prochaines années ne sera ni la maîtrise du Code, ni l’analyse des data, ni l’aiguillage de drones ou le pilotage de robots, non, la compétence n°1 sera de savoir cultiver la terre pour assurer son auto-suffisance alimentaire !

 

 

Espoir ou Apocalypse ?

 

Nos élites n’ont rien compris… ou n’ont pas intérêt à comprendre ?

Comme je le disais plus haut, il est légitime aujourd’hui de se poser la question de l’hallucinante inaction de nos élites, tant pour abandonner l’emploi au profit du travail que pour réparer notre maison en ruine. Voici quelques pistes pour mieux comprendre la situation incroyablement paradoxale que nous vivons aujourd’hui.

 

La courbe rouge ne nous sauvera pas !

Selon le brillantissime philosophe et prospectiviste Marc Halévy, nous vivons une grande révolution tous les 550 ans. La dernière c’était la Renaissance. Lors de chacune de ces révolutions, on observe 3 types de courbes : la courbe noire qui prône le retour en arrière, la courbe rouge qui fonce droit dans le mur comme si de rien n’était et la courbe verte qui annonce un monde nouveau.

 

La courbe noire, c’est le populisme, la nostalgie d’une période glorieuse, souvent bien plus belle dans les souvenirs que dans la réalité. C’est le fameux « Make America Great Again ! » de Donald Trump, c’est Marine Le Pen en France et tous les partis d’extrême droite.

La courbe rouge, c’est le système en place aujourd’hui, celui qui est au pouvoir et qui n’a donc absolument aucun intérêt à ce que les choses bougent. Pérennisant l’ordre établi, il représente la plus forte inertie. C’est le capitalisme ultra libéral. Ce sont nos élites, les politiques, la finance et les multinationales, les syndicats, les lobbys de l’industrie chimique. C’est l’emploi comme seule et unique forme de travail réellement (re)connue. le « système des 3 C » (7) – Croissance, Compétition, Consommation. Ce sont les dinosaures après la chute du météorite qui a entrainé leur extinction.

La courbe verte, c’est le monde nouveau qui est en train de s’inventer, d’expérimenter, d’innover, de penser et de faire autrement. Celui qui a compris qu’il faut changer les règles ou, mieux, en créer de nouvelles car celles qui entraînent l’effondrement de notre société ne peuvent pas l’éviter. Ce sont les acteurs de l’économie s

 

ociale et solidaire, les entreprises libérées et les humanistes, les SCOP et les SCIC, les startups, les ZAD. Ce sont toutes les nouvelles formes de travail (freelances, startupers, travailleurs de plateforme…). La courbe verte c’est aussi la « dynamique DEF« (8) – Décroissance, Entraide, Frugalité. Ce sont les mammifères, « les lémuriens » comme les appelle Marc Halévy.

« Les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne peuvent pas être résolus avec les habitudes de pensée qui sont à l’origine de leur apparition” – Albert Einstein

N’attendez rien des acteurs de la courbe rouge. Ce ne sont pas eux qui vont libérer le travail et encore moins préserver la planète et sauver l’humanité. Tout au plus, ils font semblant en s’évertuant à relancer la croissance pour vaincre le chômage (contre-productif comme nous l’avons vu plus haut), en nommant un Nicolas Hulot Ministre d’État, en lançant des événements inutiles comme le « One Planet Summit » ou comble du comble en recevant le prix de « Champion de la Terre »…

Nos élites n’ont donc pas compris que le libéralisme, la croissance et le progrès technologique (robotisation, IA, Big Data) détruisent plus d’emplois qu’ils n’en créent, que la lutte contre le chômage est vaine puisqu’il va exploser. Certains ont même le culot de prétendre aider les derniers de cordée en servant uniquement les intérêts des premiers, en ignorant la philosophie même de la cordée.

Nos élites n’ont donc pas compris que le libéralisme, la croissance et le progrès technologique (nos smartphones, tablettes, ordinateurs et objets connectés tout comme d’ailleurs les voitures électriques, les éoliennes et les panneaux solaires) détruisent la planète à une vitesse aussi spectaculaire que non soutenable.

Et pourtant aucune école de commerce n’enseigne à ses étudiant·e·s que la croissance infinie est une utopie, une hérésie.

L’économiste Kenneth Boulding résume cette croyance totalement hors-sol avec un second degré assumé :

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste.« 

 

Quand le sage montre l’essentiel, nos élites regardent l’anedotique

L’été 2018 est extraordinairement révélateur du décalage inouï entre l’urgence climatique et les préoccupations de nos élites.

Cet été, les phénomènes inquiétants dus au dérèglement climatique n’ont jamais été aussi nombreux :

  • une sécheresse historique en Australie (Nouvelle-Galle-du-Sud) sans aucune goutte de pluie pendant plus de 9 mois, une grave pénurie d’eau potable et la mort de nombreux animaux d’élevage,
  • une mousson particulièrement spectaculaire en Birmanie, au Laos, en Thaïlande et au Vietnam avec plus de 150 000 personnes déplacées,
  • une mousson la plus violente depuis 1 siècle en Inde accompagnée de précipitations torrentielles et d’inondations historiques dans l’État du Kerala au sud, avec 700 000 déplacés, plusieurs centaines de morts et la contamination des sources d’eau potable avec un risque fort de propagation de maladies
  • des incendies très violents en Grèce (plus de 80 morts et plus de 300 commerces et maisons détruits)
  • un cocktail explosif jamais vu en Suède avec des records de températures au niveau du Cercle Polaire (30 à 35 degrés), une vague de sécheresse historique et des incendies violents
  • des incendies violents et la plus grande tornade de feu de l’histoire en Californie (1 400 degrés)
… et pendant le même temps nos politiques, économistes et journalistes préfèrent s’intéresser à la croissance en panne et à l’inflation…

Je vous recommande l’excellente tribune de Jean-Joseph Boillot « Quand le sage montre le climat, l’économiste regarde l’inflation » publiée le 8 août dernier dans la version web de Libération.

« On entend l’arbre qui tombe mais pas la forêt qui pousse.» Ce proverbe africain bien connu peut être rangé au musée. Désormais, la forêt tombe sous l’effet du changement climatique et ce sont les économistes qu’on n’entend pas. Alors que les climatologues retiennent de plus en plus sérieusement le troisième scénario mis sous le tapis de l’accord de Paris d’une augmentation de 3 à 4 °C de la température de la planète d’ici à 2025-2030, les économistes se sont plutôt passionnés en juin pour la montée à 2 % de l’inflation en Europe, ou pour le demi-point de croissance mondiale que pourrait coûter la guerre commerciale déclenchée par Trump. Puis ils sont partis en vacances comme le Président et son gouvernement dont le seul devoir d’été est de préparer les «grandes» réformes de la rentrée dont le plan pauvreté et la Constitution. »

Fin août, un soir, en zappant 5 minutes pour me changer les idées après avoir visionné un épisode plutôt sombre de la dernière saison de Breaking Bad sur Netflix, je suis tombé sur l’une de ces émissions dont la télé et la radio ont le secret… ce type d’émissions réunissant des journalistes et des experts pour commenter pendant 2 heures de manière passionnée, à défaut d’être passionnante, un micro événement de l’actualité politique ou économique du jour. Le comble du traitement hyper court-termiste de l’information. Si, si, vous savez bien, les émissions comme « les Informés » sur France Info, « C dans l’air » sur France 5 ou « Grand angle » sur BFM TV. Seules les informations anecdotiques, sans lendemain, semblent les intéresser… Les sujets abordés par ces émissions sont le plus souvent tellement éloignés des vrais enjeux de notre époque qu’ils me semblent sortis d’un monde parallèle, totalement virtuel.

Ce soir-là donc, alors que le jour-même je venais justement de répertorier tous les événements climatiques de l’été, je tombe sur un « C dans l’air » au sujet aussi capital dans un monde imaginaire aux ressources infinies que dramatique pour la santé de la planète et l’avenir de l’humanité dans le monde réel : « Croissance en panne… rentrée à risque ! » avec quelques grands spécialistes des plateaux TV où l’on parle pour ne rien dire : Christophe Barbier de l’Express et ses alter égos de l’Obs et du Parisien en compagnie de l’économiste aussi nul que surestimé, j’ai nommé Nicolas Bouzou. Ce cher Nicolas, champion de la confusion entre travail/emploi et Schumpeterien convaincu, vantait alors les vertus de la croissance sur la création d’emploi… No Comment !

 

Comment comprendre la gravité des vrais enjeux lorsque l’on est complètement largué ?

 

Le 11 septembre, je tombe dans le TGV sur le dernier Challenges au titre tout aussi révélateur « Croissance, emploi, prélèvement, remaniement – ce qui vous attend en 2019 ». Et 6 jours plus tard, après avoir laissé Walter White dans une situation critique, je zappe à nouveau avant de me coucher et je tombe sur une info qui m’avait échappé la veille, rush pré-#rmsconf oblige  : la nouvelle sortie de très grande classe de notre Président invitant un jeune horticulteur sans emploi à « traverser la rue » pour trouver un job dans la restauration… Vous imaginez bien que cela ne pouvait échapper aux 2 meilleures émissions du petit écran, « C dans l’air » avec le sujet « Emploi : suffit-il de « traverser la rue » ? » et « Grand Angle »avec le sujet « Macron fait-il trop la leçon ? »… Les deux débats étaient forcément surréalistes entre les un·e·s qui stigmatisaient le goût prononcé d’Emmanuel Macron pour l’humiliation en public et les autres qui soutenaient que sur le fond il n’avait pas tellement tort… consternant !

Et rebelotte, lors de son voyage en Guadeloupe, le Président a remis le couvert le 29 septembre avec un jeune devant les caméras : « Moi j’attends de chaque jeune qu’il prenne ses responsabilités, chaque jeune ou moins jeune même. Et donc quand il y a des offres d’emploi qui existent, même si ce n’est pas exactement ce que l’on veut, il faut peut-être au début accepter pendant quelques mois pour se mettre le pied à l’étrier. C’est important, parce que sinon on est dans une société qui demande toujours la solution à l’autre. »

Je vais vous épargner ici une réflexion sur le caractère juste ou profondément indigne des propos présidentiels, à vous de juger. En revanche, je profite de ces deux jolies sorties pour souligner qu’il est bien difficile de prétendre lutter contre le chômage lorsque l’on tient un raisonnement aussi absurde que celui d’Emmanuel Macron.

Non, je suis taquin, il est bien légitime que notre Président fasse la leçon à ces « feignasses » de chômeurs. La situation est pourtant simple : il suffit à chacune des 6 millions de personnes inscrites à Pôle emploi d’accepter, sans faire la fine bouche, l’une des 150 à 300 000 opportunités professionnelles qui ne trouvent pas preneur chaque année… Les entreprises vont bien entendu recruter avec enthousiasme un chef de produit sur un poste de Data Scientist ou un vendeur pour faire de l’actuariat ! Et si c’est utile, une petite formation permettra l’acquisition des compétences manquantes. Emballé, c’est pesé… le problème est réglé. Ah, j’oubliais un tout petit détail… 6 millions – 300 000… Ça fait 5,7 millions, non ?

C’est tout de même incroyable que l’on puisse occuper les plus hautes fonctions d’un pays comme la France en étant aussi ignare (pour ne pas dire autre chose) sur la réalité du monde du travail et j’utilise ici bien le mot travail et non le mot emploi.

Vous souvenez-vous du slogan utilisé par Macron pendant la campagne présidentielle ? « Le Candidat du Travail » !

L’occasion est trop belle… je ne peux résister à la tentation de partager avec vous ce petit bijou. Voici les premières lignes de la rubrique « Travail / Emploi » de son programme :

« Permettre à chacun de vivre de son travail.

Notre projet est celui de la société du travail. Car c’est en travaillant que l’on peut vivre décemment, éduquer ses enfants, profiter de l’existence, apprendre, tisser des liens avec les autres. C’est aussi le travail qui permet de sortir de sa condition et de se faire une place dans la société.

Nous ne croyons pas aux discours sur la « fin du travail ». En réservant dans les faits l’emploi aux salariés les plus productifs, en assumant de rejeter une partie de la population dans les fossés de « l’inutilité » économique, nous renoncerions à la promesse républicaine de l’émancipation individuelle et collective. Mais nous ne sommes pas naïfs pour autant : toute une partie des Français ne s’épanouissent pas dans leur travail, et nous devons leur permettre d’évoluer professionnellement.

C’est pourquoi la lutte contre le chômage et le combat pour l’émancipation par le travail et au travail doivent aller de pair et constituer la priorité de notre engagement. L’accès aux qualifications et la montée en compétences en sont la clé principale. »

 

Bon, vous avez pigé ?

Si le Président et ses brillant·e·s conseiller·ères maitrisaient bien la différence entre travail et emploi, avec un tel programme, l’élection du « Candidat du travail » aurait été une Révolution. Otez-moi d’un doute, c’est pas le titre d’un livre ?

Hélas, la confusion entre « travail » et « emploi » est ici affligeante. L’irruption du mot emploi (ci-dessus en rouge) au beau milieu prête même à sourire. En fait, il suffit de remplacer « travail » par « emploi » pour comprendre la vraie signification de ce texte.

 

Malheureusement, l’ignorance de nos élites est aussi inquiétante en matière climatique qu’en matière économique.

Ainsi, comment voulez-vous que le titre de « Champion de la terre » ait une quelconque signification lorsque vous arrivez, en un an à peine, à écoeurer votre ministre de l’écologie, à autoriser l’activité en France d’une raffinerie de biocarburants entrainant le doublement de l’importation d’huile de palme dans notre pays, à donner votre aval à un projet de contournement autoroutier inutile datant des années 70 avec 300 hectares de forêt et de terres cultivables qui partent en fumée, à encourager l’implantation en région parisienne d’un futur énorme complexe de loisirs avec sous deux gigantesques bulles des pistes de ski d’un côté et des toboggans aquatiques de l’autre, sans oublier le formidable projet de la Montagne d’or en Guyane qui prévoit un déboisement total de 1 500 hectares et l’utilisation de 57 000 tonnes d’explosifs, 46 500 tonnes de cyanure et 195 millions de litres de fuel…

« Make our planet great again ! » WTF ? J’ignorais que le béton était plus efficace que les arbres pour transformer le CO2 en O2, que le cyanure protégeait les espèces menacées et que le pétrole améliorait sensiblement la qualité de l’air. Maintenant, si c’est le « Champion de la Terre » qui défend de tels projets, faisons-lui confiance bordel !

 

Pourquoi cette inertie ?

 

Alors, toujours cette même question ? Nos élites savent-elles ? Ou plutôt comprennent-elles la gravité de la situation ?

J’avoue avoir toujours du mal à trancher entre ces 3 options :

Option 1 : ils savent et ont compris, mais ils défendent avant tout leurs intérêts au détriment de la grande majorité de la population (c’est ce que pensent notamment Julien Wosnitza, auteur du livre « Pourquoi tout va s’effondrer ? » et le hacker-animateur de l’excellent podcast « Thinkerview »)

Option 2 : ils en ont entendu parler, mais ils ne peuvent pas y croire tellement l’hypothèse de l’effondrement va à l’encontre de leurs convictions, de leurs croyances. Il suffit de voir notre Premier Ministre citer dans la même discussion (un échange sur Facebook live avec Nicolas Hulot il y a quelques mois) le livre « Collapse » de Jarred Diamond en évoquant l’effondrement de la civilisation de l’Ile de Pâques et la nécessité de relancer la croissance… (c’est le sentiment de Vincent Mignerot, Chercheur indépendant dans le domaine des Sciences Humaines et fondateur de l’Adrastia, association qui sensibilise sur les risques d’effondrement).

Option 3 : ils ignorent totalement la gravité de la situation, englués qu’ils sont dans une action uniquement court-termiste. Certes, ils ont bien compris que la planète était en train de se réchauffer et que certaines espèces avaient disparu ou encore que nous finirons par manquer de pétrole un jour. Mais ils n’ont aucune une vision systémique de l’ensemble des problèmes. Ils n’ont pas compris que tout était lié, la dépendance au pétrole, les Krachs boursiers, la spéculation sur les matières premières, les pénuries d’eau potable, l’appauvrissement des sols, l’effet de serre, la fonte des glaces, l’effondrement de la biodiversité, l’acidification des océans… (c’est l’opinion d’experts de l’effondrement comme Arthur Keller, Jean-Marc Jancovici, Yves Cochet ou Dennis Meadows)

Je partage ici le commentaire de l’éclairé Arthur Keller, membre de l’association Adrastia, qui réagissait il y a quelques semaines à l’affirmation de Julien Wosnitza, convaincu de l’option 1, prétendant que l’inaction de nos politiques était criminelle : « Tous les gens qui connaissent bien les dirigeants politiques et économiques et que j’ai entendus parler sur le sujet (parfois lors de discussions en off) sont clairs et univoques : les leaders de notre monde sont enlisés dans leurs dogmes, leurs idéologies, et manquent de recul sur les sujets de fond qu’ils n’ont pas le temps d’étudier. Ils sont ignares sur les sujets de limites et de vulnérabilités dont toi et moi parlons dans nos écrits ou nos interventions. (Je fais notamment référence à Jean-Marc Jancovici, à Alain Grandjean, à Gaël Giraud, à Matthieu Auzanneau, à Yves Cochet, à Olivier de Schutter et à Dennis Meadows). »

Quelle formidable illustration de la puissance de la fiction et des « réalités imaginaires » chères à l’écrivain Yuval Noah Harari.

Malheureusement, plus une fiction est solidement ancrée, plus il est difficile de la remettre en question, même pour des personnes très intelligentes.

Et admettre la possibilité d’un effondrement n’est guère plus évident pour l’individu lambda qua pour nos élites.

Paul Jorion explique parfaitement les paradoxes qui nous animent (9). L’être humain est tributaire du fonctionnement de ses deux cerveaux, le cerveau reptilien (émotionnel) et le cerveau cortex (rationnel). Pendant plusieurs millions d’années, notre cerveau reptilien nous a permis de survivre en évitant les dangers. Contrairement à ce que nous pouvons penser, nos actions sont plus souvent la traduction de notre inconscient que d’une décision mûrement réfléchie. L’action précéderait même l’intention, si bien que notre conscience ne nous permet que de constater après coup pour mémoriser les réactions les plus adaptées aux différentes situations avec pour unique objectif la survie. Résultat : notre mémoire est adaptative. Par conséquent, nous sommes « équipés » pour réagir à une catastrophe correspondant à une situation déjà rencontrée et non pour anticiper une catastrophe nouvelle, car il n’y a pas d’affect/peur associé·e.

Le plus difficile est de bien comprendre que le phénomène est déjà enclenché. Comme ce fut le cas cet été, les signes se multiplient, mais tout semble a priori continuer de parfaitement fonctionner autour de nous. Un peu comme si nous étions toutes et tous plongé·e·s dans une forme de matrice, un monde apparent qui nous empêche de voir le vrai monde s’effondrer.

Souvenez-vous des paroles de Morpheus expliquant la Matrice à Neo :

« La Matrice est universelle. Elle est omniprésente. Elle est avec nous, ici, en ce moment même. Tu la vois à chaque fois que tu regardes par la fenêtre, ou lorsque tu allumes la télévision. Tu ressens sa présence lorsque tu pars au travail, quand tu vas à l’église, ou quand tu paies tes factures. Elle est le monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité.« 

 

Changer de logiciel !

Face à une telle menace, il convient de faire voler en éclat tous nos repères, nos modes de fonctionnement, les fictions profondément ancrées en nous et notamment le « système des 3 C »  – Croissance infinie, Compétition, hyper Consommation. Comme le dit si bien Cyril Dion dans son livre « Petit manuel de résistance contemporaine« ,  il nous faut « construire de nouvelles fictions » et « changer d’histoire pour changer l’Histoire » !

Si la fiction actuelle (la croissance infinie du capitalisme ultra libéral) nous a conduit dans le mur, il nous faut imaginer une nouvelle fiction pour inventer un nouveau monde plus désirable.

« Raconter des histoires efficaces n’est pas chose facile. La difficulté n’est pas de raconter l’histoire, mais de convaincre tous les autres d’y croire. Une bonne partie de l’histoire tourne autour de cette question : comment convaincre des millions de gens de croire des histoires particulières sur les dieux, les nations ou les sociétés à responsabilité limitée ? Quand cela marche, pourtant, ça donne à Sapiens un pouvoir immense, parce que cela permet à des millions d’inconnus de coopérer et de travailler ensemble à des objectifs communs. » – Yuval Noah Harari dans son livre « Sapiens »

 

Le salut viendra de la « dynamique DEF » – Décroissance, Entraide, Frugalité.

Il n’est plus seulement urgent, mais tout simplement vital d’inventer un autre monde, d’impulser une autre dynamique qui prônerait des valeurs en tout point opposées à celles du capitalisme ultra libéral.

Il nous faut privilégier :

  • la décroissance à la croissance infinie,
  • la répartition équitable des richesses à l’odieuse concentration,
  • la frugalité ou comme dirait Pierre Rabhi « la sobriété heureuse » à l’hyper consommation,
  • le minimalisme au matérialisme,
  • l’entraide à la compétition,
  • le collectif et l’altruisme à l’individualisme et l’égoïsme,
  • la convivialité à l’isolement,
  • l’accueil à l’exclusion,
  • le vrai bonheur à l’accumulation de petits plaisirs,
  • le partage des biens communs à leur privatisation,
  • le local à la mondialisation,
  • le bio, l’agro-écologie et la permaculture à l’agriculture intensive et chimique,
  • le long terme au court terme

 

Travail ou Emploi ? Pourvu que le Travail l’emporte !

Êtes-vous vraiment libre ?

Voici venu le moment de vous poser LA question : êtes-vous vraiment libre ? Libre de vos choix, de vos décisions ?

Êtes-vous vraiment libre de choisir votre activité ? Si vous aviez réellement le choix, exerceriez-vous votre job actuel ? Continueriez-vous à consacrer autant de temps et d’énergie à réaliser les missions qui vous sont confiées ? Continueriez-vous à consacrer autant de temps et d’énergie à remplir les objectifs fixés par votre responsable hiérarchique ? Continueriez-vous à consacrer autant de temps et d’énergie au service d’une organisation dont vous ne partagez pas les valeurs, qui pratique l’évasion fiscale, qui spécule sur les matières premières vitales pour une bonne partie de la population mondiale, ou dont l’activité est préjudiciable pour l’environnement ?

Êtes-vous vraiment libre de choisir la manière d’occuper votre temps « libre » et de dépenser votre argent ? Si vous aviez réellement le choix, passeriez-vous autant de temps dans les magasins et les centres commerciaux ? Achèteriez-vous autant d’objets, de jouets pour vos enfants et de vêtements ? Achèteriez-vous une aussi grosse voiture si polluante ? Construiriez-vous une aussi grande piscine pour en mettre plein la vue à vos ami·e·s et voisin·e·s ? Vous égareriez-vous à réussir dans la vie au lieu de réussi votre vie ?

Êtes-vous vraiment libre de choisir la meilleure éducation pour vos enfants ? Celle qui ferait d’eux de futures citoyens conscients et engagés plutôt que des consommateurs frénétiques ?

 

Si l’emploi l’emporte (et donc le capitalisme, la croissance, la consommation…), la fin est proche…

L’emploi est artificiel, conjoncturel et aliénant

Dans le fonctionnement de notre société, vous êtes quasi contraint·e d’avoir un emploi pour avoir accès à un logement ou pour emprunter facilement auprès d’une banque, c’est infiniment plus compliqué pour un travailleur indépendant. L’emploi répond à une obligation « alimentaire » et à une nécessité sécuritaire. Même s’ils·elles sont en augmentation, peu nombreux·euses sont celles et ceux qui prennent de vrais risques professionnels en quittant un confortable CDI pour la précarité du travail indépendant ou l’aventure de l’entrepreneuriat. Pour une grande majorité, l’emploi cultive l’inertie, tue l’audace et privilégie trop souvent la soumission à l’épanouissement.

Rien ne changera l’ADN de l’entreprise capitaliste 

« Financiarisé », « assujetti à des intérêts de court terme », sous la coupe d’actionnaires obsédés par la »maximisation du profit », telle est la présentation du monde de l’entreprise co-signée par Nicole Notat, patronne de la société d’évaluation sociale et environnementale Vigeo Eiris, et Jean-Dominique Senard, président de Michelin. Remis au gouvernement en mars 2018, leur  rapport sur le lien entre les entreprises et l’intérêt général s’inscrit dans le cadre du projet de loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises. Inutile de vous expliquer pourquoi j’ai pris la liberté de mettre ce mot en rouge…). Hélas, prise en considération des enjeux sociaux et environnementaux, détermination d’une raison d’être ou encore qualification d' »entreprise à mission »… ne changeront rien. Pas plus que la Qualité de vie au travail ou une démarche engagée de RSE. Au mieux, elles feront passer la pilule plus facilement.

À l’exception des organisations de l’Économie Sociale et Solidaire, l’objectif d’une entreprise est… capitaliste : se nourrir de la croissance et de la consommation pour dégager du profit.

Pour ne rien arranger, l’étude « The network of global corporate control » (« le réseau de contrôle global des entreprises ») réalisée par trois chercheurs de l’Institut polytechnique de Zurich met en évidence, comme l’indique Paul Jorion dans son livre « Le dernier qui s’en va éteint la lumière« , l’extraordinaire concentration du pouvoir économique. Un réseau de 147 compagnies transnationales, à la puissance économique considérablement supérieure à celle des états, serait dirigé par  737 détenteurs prépondérants cumulant 80% du contrôle sur leur valeur… Et les 3/4 de ces 147 compagnies « maitres du monde » sont des établissements financiers. Ce qui fait dire à Paul Jorion que la démocratie est enchaînée à la finance.

Sans changement radical et profond du fonctionnement global (économique, financier, social, politique) de notre civilisation, nous allons droit dans le mur et notre extinction est inéluctable sur une planète qui ne sera bientôt plus viable.

Alors, il y aura toujours quelques fous qui vous diront que les météorites qui circulent à proximité de la Terre contiennent des ressources qu’il suffirait d’aller chercher… et d’autres complètement mégalos et totalement irresponsables qui vous feront miroiter une vie ailleurs… Mais ni la colonisation de Mars chère à Elon Musk, ni la conquête de l’Univers promise par Jeff Bezos ne nous sauveront. Encore heureux, il ne manquerait plus que nous allions polluer d’autres planètes après avoir rendu la Terre, notre seule maison, inhabitable… Après tout, Yuval Noah Harari et Paul Jorion reconnaissent tous les deux à l’espèce humaine sa dimension colonisatrice et auto-destructrice. Une question essentielle se pose à laquelle ni Elon, ni Jeff, n’ont apporté la réponse : avec quelle énergie ces nouveaux « héros » imaginent-ils réaliser leurs délires ???

Dommage que les cerveaux les plus brillants ne se concentrent pas sur l’essentiel… le nettoyage, la préservation et la revitalisation de notre planète.

 

Si le travail l’emporte (avec un Revenu universel), un nouveau monde est possible !

 

La seule et unique solution pour inventer un monde nouveau consiste à libérer le travail, le vrai, celui qui est naturel, intemporel et inhérent à l’être humain. Pour le promouvoir et le rendre attractif, il faudra nécessairement le valoriser socialement comme c’est le cas de l’emploi aujourd’hui. Il faudra également le rétribuer à sa juste valeur, qu’il soit économique, culturel, associatif, familial ou… citoyen.

Serait qualifié de citoyen, tout travail utile à l’intérêt collectif, toute activité positive à l’égard de l’environnement, de la biodiversité, de son voisinage, des habitants de sa rue, de son quartier, de son village ou de sa ville : animation de la vie de quartier, agriculture urbaine, entretien d’un jardin partagé, plantation d’arbres sur les places trop minérales, temps passé avec les personnes isolées, conciergerie de quartier, nettoyage urbain, services rendus aux personnes les plus défavorisées, information et sensibilisation des habitants à la réduction des déchets, récupération des déchets organiques et compostage, transfert de compétences à toute personne en ayant besoin, activités proposées aux enfants, décoration de son immeuble et de sa rue, accueil d’un sans abri ou d’un migrant chez soi…

Imaginez ce que nous pourrions réaliser si toutes les idées, toutes les énergies, toutes les forces vives de l’espèce humaine étaient focalisées sur cet unique objectif : sauver la Terre. Quel formidable projet commun !

La seule et unique solution pour rétribuer toutes les formes de travail est sans aucun doute le Revenu Universel.

C’est justement parce que cette solution vous semble utopique qu’il faut l’expérimenter à grande échelle. Seules des idées radicalement différentes de celles qui nous engluent dans la situation actuelle peuvent nous en sortir.

Et ne me dites pas que vous donnez raison à cet ancien Premier ministre qui avait qualifié cette mesure d’« infinançable et irréalisable ».

L’Assurance maladie et les congés payés n’étaient-ils pas jugés inconcevables avant leur mise en place ?
Et puis quand 7 prix Nobels d’Économie dont Maurice Allais, James Tobin, Friedrich Hayek, Robert Solow, ou Milton Friedman et d’éminents experts tels Philippe Van Parijs, Jeremy Rifkin, Bernard Stiegler défendent une telle mesure, c’est qu’elle est non seulement réalisable, finançable, mais surtout absolument indispensable !

Ne me dites pas non plus qu’elle encouragerait l’oisiveté et l’assistanat généralisés. À chaque fois qu’elle a été testée, l’Allocation universelle (nom que lui donne l’expert mondial Philippe Van Parijs, fondateur du Basic Income Earth Network) a démontré le contraire avec des personnes qui, se sentant redevables, se mettaient au service de la collectivité.

Le Revenu universel a une triple vertu.

Premièrement, il permettrait d’éradiquer la pauvreté en permettant à toutes les personnes d’accéder à un logement. Cette seule raison devrait se suffire à elle-même. Mais comme nous ne vivons pas vraiment dans un monde engagé pour faire disparaitre toute forme d’inégalité, cela ne suffit pas à convaincre le plus grand nombre.

Deuxièmement, il permettrait de lutter contre la disparition massive d’emplois du fait notamment de l’automatisation/robotisation. Elon Musk, Bill Gates et Mark Zuckerberg notamment soutiennent un tel projet pour cette raison précise. Mais, là encore, cela ne suffit pas à convaincre les pseudos experts qui croient encore à Schumpeter.

Troisièmement, il permettrait à tout un chacun de choisir librement son travail et donc l’activité dans laquelle vous souhaitez investir votre temps et votre énergie parce qu’elle est porteuse de sens, qu’elle correspond vraiment à vos aspirations, qu’elle est utile. Voilà nous y sommes, cette si précieuse liberté de choix ne peut exister que si votre autonomie financière ne dépend plus uniquement d’un emploi alimentaire subi.

Je fais le pari que si vous disposiez de cette liberté, vous seriez très nombeux·euses à quitter votre emploi actuel !

La mise en place d’un revenu universel, c’est à dire versé à chaque personne tout au long de sa vie, sans aucune condition libérerait formidablement l’audace et les énergies pour servir les rêves les plus fous (Attention à ne surtout pas confondre le vrai Revenu universel inconditionnel avec le récent revenu universel d’activité soumis à des conditions et notamment la recherche… d’un emploi. Ou comment faire un hold-up sur une idée lumineuse et vertueuse pour la vider de tout sens… honteux !).

Si seulement, nous prenions conscience, comme nous y invite le sage Marc Halévy, de l’extraordinaire opportunité qui s’offre à nous :

« Nous vivons une Révolution comme il s’en produit tous les 550 ans et ça tombe sur nous, quelle chance !« 

Tout deviendrait alors possible et notamment l’émergence d’un monde nouveau vertueux !

 

Winter is coming ! Fiction ou réalité ?

 

Si vous me suivez depuis longtemps, vous connaissez forcément mon amour du cinéma. Établir des parallèles entre certains films cultes et la réalité est un exercice que j’affectionne tout particulièrement. Une fois n’est pas coutume, c’est une série qui m’a inspiré. Il est vrai que dans la puissance de son récit et l’élégance de sa mise en scène, elle n’a rien à envier aux plus grands films. Je vous invite à plonger dans l’univers mythique de Game of Thrones et plus particulièrement dans l’avant-dernière saison.

Souvenez-vous… alors que la bataille pour le Trône de fer et la conquête de King’s Landing (Port Réal en français) fait rage à Westeros, la Reine s’inquiète du danger représenté par la mère des dragons. Concentrées à 300% sur leur violent affrontement, Cersei Lannister et Daenerys Targaryen sont à des années lumières de se douter que la vraie menace vient d’ailleurs… de par delà le mur. Et oui, forcément, elles en ont toutes les deux tellement bavé avant de pouvoir enfin s’affronter qu’elles prêtent peu d’attention et encore moins de crédit à ces légendes évoquant l’existence de marcheurs blancs que personne n’a jamais vus à l’exception de quelques fous… Et le Mur et sa Garde de Nuit sont là pour empêcher les sauvageons d’entrer dans Westeros.

Pour enfin avoir le privilège de s’asseoir sur le Trône du Royaume des 7 couronnes, Cersei en vu de toutes les couleurs… Elle a notamment éliminé son mari, le Roi Robert Baratheon, dû composer avec son frère Tyrion qu’elle déteste et perdu ses 3 enfants chéris – tous morts dans des conditions atroces – alors que les 2 garçons étaient pourtant monté sur le Trône. Elle a aussi connu l’incarcération humiliante dans la prison de King’s Landing et subi nue la marche de la honte imposée par le Grand Moineau… Mais il en fallait bien plus pour l’abattre. Protégée par le guerrier géant « la Montagne », elle a fini par se venger de tous les affronts endurés d’une manière diabolique. Et maintenant qu’elle règne sur Westeros, c’est une femme, venue d’Essos, le continent Est, qui la menace…

De son côté, Daenerys revient de loin… Mariée contrainte de Khal Drogo, chef d’une tribu Dothraki, puis veuve déchirée, elle aurait pu terminer brûlée vive lorsqu’elle s’est jetée dans les flammes avec ses 3 oeufs fossilisés reçus en cadeau. Elle en ressortit indemne avec ses 3 bébés dragons. Montant une armée en libérant de leurs chaines de nombreux esclaves de plusieurs cités, elle a échappé à la vengeance des esclavagistes de Meeren, sauvée par Drogon, son fidèle dragon. À nouveau prisonnière des Dothrakis, elle s’en est sortie une nouvelle fois grâce à sa maîtrise du feu. Après d’autres péripéties, elle part enfin à la conquête de Westeros et du Trône de Fer à la tête d’une armée aussi hétéroclyte qu’invincible, avec ses 3 dragons, sa flotte Greyjoy imposante et son armée composée des insouciants Dothrakis et des téméraires immaculés qui n’ont plus rien à perdre depuis qu’ils sont libres.

Leur ascension et leurs préoccupations court-termistes illustrent parfaitement l’aveuglement de nos élites biberonnées au dogme de la croissance infinie créatrice d’emplois et au mythe Schumpeterien. Les dangers affrontés par nos deux héroïnes représentent du côté de l’emploi, le chômage, les postes non pourvus et la guerre des talents sur certains métiers en tension ou encore la précarité des travailleurs de plateforme… Du côté climatique et environnemental,  les difficultés qu’elles rencontrent représentent les épisodes caniculaires, les feux de forêt, les inondations dramatiques, les tornades destructrices, la pollution de l’air, la mauvaise santé des abeilles et l’accumulation de plastique dans les océans…

 

Le Mur illustre le protectionnisme, la montée du populisme, la peur de l’autre. Les sauvageons de Game of Thrones sont les migrants d’aujourd’hui. Les habitant·e·s de Westeros se montrent aussi peu accueillant·e·s à leur égard que nos gouvernants européens à l’endroit des naufragé·e·s sauvé·e·s par l’Acquarius… Les plus extrêmes de nos politiques français et européens jouent sur les peurs vivaces dans la population (chômage, violence, terrorisme). Pourtant, les migrants d’aujourd’hui, fuyant pour la majorité les conflits armés (que nous avons nous-mêmes créés, sinon ce ne serait pas drôle) dans leurs pays ne sont que des vaguelettes par rapport au véritable tsunami que vont représenter dans les 10 prochaines années les migrations climatiques. En effet, le nombre des migrants climatiques devrait selon la Banque Mondiale s’élever à 140 millions d’ici 2030. Et il pourrait atteindre les 700 millions d’ici 2050, les 10 milliards à la fin du siècle… et oui, nous risquons fort nous-mêmes d’être des migrants pour les pays nordiques un jour (si nous sommes encore là d’ici là) ! Les frontières de nos pays, pures « réalités imaginaires » décrites par Yuval Noah Harari, sont nos murs à nous (sans mêmes parler des vrais murs érigés récemment entre la Hongrie et ses voisins du sud, Croatie et Serbie, ou entre l’Inde et le Bengladesh…). Comment pouvons-nous oublier que les migrations font partie de l’aventure de Sapiens de ses origines à aujourd’hui ? Comment pouvons-nous prétendre qu’un territoire artificiellement dessiné au gré des conquêtes et des défaites de guerre puisse appartenir à une population donnée ? Si nous faisons toutes et tous partie des nombreuses espèces animales (et oui, n’en déplaise à certain·e·s, nous sommes bien des animaux) qui peuplent notre planète, cette dernière ne nous appartient pas.

Donc, les péripéties affrontées par Cersei Lannister et Daenerys Targaryen sont vraiement ANECDOTIQUES en comparaison du vrai danger, celui représenté par les marcheurs blancs. Ces créatures incarnent pour l’emploi les robots et la croissance destructrice, et pour notre avenir l’épuisement des principales ressources de la planète et l’effondrement de notre civilisation. La dernière image de l’avant-dernière saison de la série, le franchissement du Mur par le Roi de la nuit chevauchant son dragon de glace, est à l’image de l’effondrement qui a déjà commencé et qu’on ne peut plus éviter. La seule opportunité qui nous reste aujourd’hui est de réduire la hauteur de la chute et la violence de l’impact.

Là où Daenerys et Cersei sont différentes, c’est dans leur réaction par rapport à l’imminence de la menace. Khaleesi finit par se laisser convaincre par la bravoure chevaleresque et la détermination légendaire du Lord Commander Jon Shnow, lorsque la Reine préfère ne pas affronter la réalité en face. Et ce malgré l’effroi qu’elle a ressenti lorsqu’elle a vu le mort-vivant capturé au-delà du mur ramper vers elle.

 

Cersei Lannister est aussi aveugle et étanche à toute réalité contraire à sa vision du monde qu’un Emmanuel Macron ou un Donald Trump. Soit elle sait, mais elle n’y croit pas réellement, tellement c’est contraire à ses croyances et conditionnements, soit elle ne voit chaque problème qu’indépendamment les uns des autres sans aucune appréhension systémique, soit elle connait parfaitement l’étendue du danger et protège ses intérêts. Voilà bien les 3 possibilités entre lesquelles je ne parviens pas à trancher pour expliquer l’inaction des grand·e·s de ce monde.

Et Jon Snow dans tout ça ? Jon est l’archétype même du lanceur d’alerte, du collapsologue qui a compris avant tout le monde et qui s’évertue à convaincre ses semblables que la véritable menace n’est pas celle qu’ils croient. Heureusement, dans sa quête impossible, il tombe sur Daenerys qui représente ici la prise de conscience/position récente d’artistes et personnalités qui ont enfin entendu les cris d’alarme des scientifiques sur l’état de notre planète. Comme pour l’espèce humaine aujourd’hui, la seule option qui s’offre aux habitants de Westeros pour combattre efficacement la menace est d’associer leurs forces au sein d’une grande alliance et d’abandonner ainsi la compétition vaine pour l’entraide vitale.

Si la plus grande singularité de l’espèce humaine est de concevoir des fictions, des « réalités imaginaires« , et d’y croire, rien ne vaut une bonne fiction pour nous ouvrir les yeux, non ?

 

 

BOUM !!!

 

 

 

(1) : Keynote Speaker d’ouverture lors de l’édition 2018 de #rmsconf

(2) et (4) : dans son livre « Vers la sobriété heureuse » (Collection Babel, Éditions Actes Sud – 2010)

(3) : l’intelligence artificielle à son niveau de développement actuel est qualifiée de faible par opposition à une intelligence artificielle forte qui dépasserait l’intelligence humaine

(5) : une licorne est le nom donné à une startup dont la valorisation dépasse le milliard de dollars

(6) : la collapsologie est l’étude de l’effondrement de notre civilisation

(7) et (8) : il s’agit de créations personnelles

(9) : dans son livre « Le dernier qui s’en va éteint la lumière – Essai sur l’extinction de l’humanité » (Éditions Fayard, 2016)

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Maitre Jedi de #rmstouch, Jean-Christophe est passionné par l'innovation et la prospective en matière d'Expérience Talent (Expérience Candidat et Expérience Collaborateur). Auteur du livre "Recrutement : du Papier au Robot - 30 ans d'évolution de 1995 à 2025", il a créé l'événement #rmsconf en 2011. Président de CREDIR Transition depuis son Burnout en 2015, il est avec Jean-Denis Budin à l'origine du concept de Qualité de Vie Globale (#QVG = Santé + #QVT + #QVHT). Citoyen engagé, Jean-Christophe a lancé le site www.2017-2037.com et le Podcast #1vie1terre pour éveiller les consciences sur les véritables enjeux de notre monde.

2 commentaires

  • Henry Beillet says:

    Si effectivement le scénario que tu décris se déroule assez vite, le RU ne sera plus qu’un rêve comme l’eau courante à Rome à la fin de l’empire romain. Peter Sloterdijk dans « Quand l’europe s’éveillera » évoque le scénario de la pauvreté généralisée (moindre mal par rapport à la misère), si les mots ont un sens, l’effondrement ne se fera pas sans douleurs. La chute du communisme a été précurseur de ce que peut être la chute d’un système (la russie pèse le poids économique de l’espagne, on imagine mal la chute de tout le système capitaliste) : destructions de toutes les protections, baisse du niveau de vie (sauf moscou et st petersbourg – 40M d’hab sur 130M) chute de l’espérance de vie, pauvreté, suppression des libertés publiques, marchés noirs, corruption quotidienne…………L’emploi aura disparu, sauf pour quelques fonctionnaires, le travail sera infini, harassant, physique, le manque d’énergie entraînera plus de travail manuel. Le tourisme de masse aura disparu, le retour aux campagnes rendu nécessaire à cause de la production de nourriture…..

    • Merci Henry pour ton commentaire.
      Comme tu le présentes très justement, l’effondrement ne va pas, ne peut pas devrais-je dire, être une partie de plaisir. Espérons que l’entraide l’emportera sur la violence.
      Le seul point sur lequel je ne suis pas d’accord avec toi, c’est le retour aux campagnes. Je pense que l’échelle de la ville (de taille moyenne, humaine) sera la meilleure en matière de résilience à condition bien entendu de devenir auto-suffisante, notamment en développant l’agriculture urbaine et péri-urbaine.

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